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Se faire vivant (Intervention à la séance des Ecrans philosophiques du 20 octobre 2010)

Vendredi 26 novembre 2010

Le film de Fabienne Godet impressionne. Il touche et convoque le spectateur, parce qu’il fait partie de ces œuvres qui modifient celui qui les rencontre. Il a constitué pour moi, la première fois que je l’ai vu ce qu’on appelle un événement, et il continue, chaque fois que je le revoie. Un événement : l’expérience du fait que ce qui se produit là n’est pas réductible à ce qui était avant, n’est pas explicable par les données de la situation, modifiant fondamentalement la manière avec laquelle les choses nous apparaissaient. Or, la question que pose un événement, pour celui qui a le sentiment d’en être, c’est celle de la fidélité à la convocation qu’il est pour soi. L’événement n’est pas là comme cette toile de fond qui dégouline du journal télévisé. Telle serait sans doute la façon courante d’annuler jusqu’à sa possibilité.Il est pour un sujet ce qui reconfigure le monde, en faisant apparaître l’inouï jusques là inaperçu. D’où la fidélité sans laquelle il s’évanouirait. Fidélité à l’événement engage donc un travail qui explore la modification dont il témoigne pour soi, modification de la manière avec laquelle le monde est interrogé. Le désir que j’ai eu de présenter ce film en est une expression. Les mots qui suivent veulent la manifester au mieux que je peux. Je le ferai en deux temps : un premier consacré au film proprement dit, au travail de Fabienne Godet, à ce qui fait de ce film un vrai film et un film vrai. Le second sera consacré au sujet du film, pour autant que les deux peuvent être dissociés. Sujet aux deux sens au moins : ce dont parle le film, et celui qui dans le film en parle, Michel Vaujour. Or, en un troisième sens, celui qui parle fait récit d’un devenir sujet, d’une subjectivation.

Jacques Rancière a su montrer que le partage entre film documentaire et film de fiction, tel qu’il pouvait se faire autrefois, n’était pas pertinent. La caméra du documentariste n’est pas simple enregistreur des faits : elle scrute, interroge, met en perspective. De même, le travail de montage ne consiste pas à coller bout à bout les séquences filmées. Comme dans tout film digne de ce nom, documentaire ou non, il construit un propos en articulant des plans les uns par rapport aux autres, en donnant à voir un possible qui ne se déduit pas de l’état de la situation tel que nous pouvons le percevoir immédiatement.
La seule question qui compte, au fond, est celle de savoir si nous sommes en présence d’une œuvre qui suscite ou non la pensée. Pour le dire à propos du film de F G, je retiendrai trois aspects.

1°) Ce plan, au début du film, au cours duquel on voit le visage de Michel silencieux, en voiture dans la campagne champenoise, les yeux fermés. En incrustation, sur la droite, une autre image de Michel, lors d’un procès, le regard fier, arrogant diraient certains, menotté, image que l’on a pu voir, dans les années quatre-vingts, à la télévision. Nous sommes quelques minutes après le prologue au cours duquel la voix de Michel dans le noir nous a dit, de manière étonnante : « s’il y a bien quelqu’un qui peut remercier la vie, c’est moi. » L’enjeu est donné : d’une image à l’autre, de cette image médiatique qui fixe l’identité et annihile le sujet, à celle qui se construit dans le parcours auquel le film nous invite, la figure d’un homme va sourdre. Sa voix l’exprime dans le noir, avant que ne commence le film, pourtant déjà commencé. Et nous nous invitons à ce dialogue entre F et M pour saisir l’inanité d’une image, celle du malfrat dangereux, roi de l’évasion qui défraie la chronique, et envisager la naissance d’un portrait, celui d’un homme complexe, singulier, tout entier tendu dans l’effort de se faire vivant. Deux régimes d’images. D’autres séquences suivront où l’on percevra que l’image madiatique, en enfermant l’individu dans une identité, l’assigne à une fonction, un rôle qui l’asservit, même s’il se croit libre. Si nous avons nous, spectateurs, à nous défaire de cette image identifiante, celui qui a dû la supporter ne se sera fait sujet qu’à la condition, lui aussi, de s’en déprendre. On voit  combien un montage est bien affaire de morale, pour plagier Godard.

2°) Les grands plans-séquences au cours desquels le spectateur se trouve plongé dans la nature, paysage vus depuis la voiture qui roule, ou promenade en lisière de forêt avec Michel et un ami. Moment de sérénité où l’homme se met à l’écoute de  la nature, où il se souvient qu’il est « partie de la nature », et non pas « empire dans un empire ». Le film dit cet ancrage d’où la vie procède, sans prétendre  ni à l’enracinement identitaire dans une terre, ni à l’opposition de la nature et de la civilisation, celle-là assurant le salut de celle-ci. Non, plus simplement : l’objet du film est de montrer une voie vers la liberté, voie éprouvée, ce dont ces moments de sérénité attestent. Ces plans viennent donc en lieu et place du spectaculaire anecdotique que le spectateur pourrait attendre en regard du personnage censé être filmé. Encore manière de montrer que ce n’est pas ce personnage qui est filmé, mais le parcours d’un homme qui s’est fait vivant.

3°) Ce qui ne peut être assigné à aucun plan précis, mais qui relève de ce que j’appellerai le ton du film. Terme pris au sens large qui touche autant à l’image qu’à la voix. Ce à quoi le film nous invite, c’est à un parcours. Récit de vie, reconstruction réfléchie de ce qui a été, sans l’illusion de croire à l’exactitude des faits. Là n’est pas l’important, qui n’est plus. C’est du récit d’une naissance ou d’une renaissance dont il s’agit ici. Récit au présent d’un parcours qui se réfléchit. Nous ne sommes pas spectateur du parcours qui a été, mais de la réflexion qui le reprend dans les mots qui le disent, sans lesquels il ne serait pas. Le montage ne reconstitue pas : il donne à voir et à entendre la reconstruction qui fait récit de soi à partir du point où le sujet est parvenu. La voix off, dans le noir du prologue le dit : un chemin a été parcouru, dans la vie, mais dans le film aussi. Puis la première séquence d’entretien qui nous montre Michel avec sa mère change de même ton : plan d’ensemble au cours duquel chacun évoque des souvenirs, plaisantant sur la jeunesse passée. Progressivement le cadrage se resserrera sur le visage de Michel, et c’est la voix intérieure qui se fera entendre, celle du prologue, celle qui a été sculptée par le manque, par la douleur et qui a appris à se faire vivante malgré tout ce qui la poussait à l’anéantissement. A la fin seulement les photos souvenirs peuvent être exposées : nul destin, nulle fin prédéterminée, mais le récit d’un effort. Récit de soi, sans lequel justement il serait impossible d’être soi. Ce qu’expose par là F c’est que ce film est la réponse en fidélité à une rencontre, rencontre qu’elle a faite avec M. Non pas un reportage objectif sur un homme, avec lequel le réalisateur serait en empathie. Mais rencontre par laquelle les deux protagonistes sont modifiés, de laquelle leur pensée est redevable. Si nous, spectateurs, pouvons éprouver ce film comme une rencontre à laquelle nous avons à être fidèle, c’est d’abord parce que, sans l’assigner à tel ou tel  aspect, la rencontre entre F et M transpire à chaque seconde du film. Peu importe ce qui a fait événement dans la rencontre de F et de M : mais le ton d’ensemble du film ne laisse aucun doute sur son importance pour l’un et l’autre parce qu’il apparaît comme le travail de la fidélité sans lequel il n’y aurait pas eu dialogue entre eux, mais une conversation mondaine portant sur des anecdotes. Et cette rencontre n’aurait pas été possible sans une autre dont le film porte la trace visible à la fin : la rencontre de M et de Jamila dont la voix nous fait entendre la beauté ardente de ses lettres.

De quoi  M fait-il récit ? Ce sera le deuxième moment de mon propos.
Je ne veux pas faire la paraphrase de ce qui a été si bien dit, mais tenter de réfléchir avec le MV que le film de FG nous fait rencontrer, parce que la singularité du sujet qui se montre là a une portée universelle. C’est elle que je voudrais tenter de dégager, telle que je la conçois en tout cas, en trois points.

1°) Le premier que je voudrais souligner concerne le cours de la vie dont M fait récit, ce qu’on pourrait appeler superficiellement sa biographie. De quoi se tisse cette vie, comme toute vie ? Dans un entretien que F n’a pas retenu au montage, M le dit fort bien : une vie ressemble à une partie d’échecs, combinatoire dans laquelle chaque coup engage et infléchit toute la suite. Toute modification de la position des pièces sur l’échiquier ouvre et ferme une série de virtualités, plus ou moins compréhensibles par ceux qui sont impliqués dans la partie. Le problème avec la vie c’est que, la plupart du temps le virtuel ne se donne à voir qu’après coup, parce que nous sommes pour nous-mêmes à la fois pions et joueurs. Plus, parce que l’état de la situation dans laquelle nous sommes est apprécié de l’intérieur de la situation, et différemment selon les sujets.
Mais ce modèle laisse ouverte une question : à la prédétermination nécessaire des suites s’ajoute le caractère aléatoire, indéterminable, de certains coups. Le modèle du jeu d’échecs n’est pas celui d’un destin qui déroulerait les différents moments d’une vie déjà écrite sur le « grand rouleau ». Hasard et nécessité tissent donc le cours d’une existence. Celui-là l’infléchissant dans une direction que celle-ci va prolonger parfois jusqu’à ses ultimes conséquences. Si l’on en restait là, d’un tel cours, il n’y aurait pas récit possible, ni récit d’une vie, ni récit de soi, mais seulement  compte-rendu d’un mouvement observé comme le ferait un entomologiste pour le vol des oiseaux.
En effet la vie de M, comme toute vie, subit ces infléchissements et suit sa nécessité. Ceux-là permettent de soutenir fermement, contre toute idéologie identitaire, que le destin d’un homme n’est jamais écrit à l’avance. Le cours de l’existence se dégage petit à petit, où chaque aléa est repris dans le nouage constitué dans les moments précédents : rencontre avec Zabeth, qui engage le vol de voiture, seul moyen perçu pour échapper au destin d’une vie toute faite de grisaille et d’ennui conformistes ; incarcération, trahison et peine injuste ; perspective de retrouver cet amour, panne de voiture et contrôle de police ; pas d’autre réaction possible que la fuite devant l’uniforme, M ayant été constitué comme sujet par le sentiment de l’injustice de l’institution ; désir d’évasion, nécessaire, seul avenir ouvert en prison ; rencontre avec Gilles ; on pourrait poursuivre jusqu’à la balle dans la tête, et après.  « Inutile et incertain » de se demander ce qui serait advenu si… Hasard et nécessité. Mais c’est le récit qui transfigure tout cela en une existence d’homme.
L’impossibilité ou l’incapacité de faire récit assigne au déni d’humanité. C’est contre cela, contre cette incapacité, ou plutôt contre cette non « capabilité » (Ricœur, A. Sen) que s’énonce le récit de M. Au double sens de « contre » : en opposition, certainement, mais aussi « tout contre », ce à quoi il s’adosse, comme à une expérience fondamentale. De quoi, entre autre est faite la prison, et l’isolement en particulier, si ce n’est du déni de la parole du taulard, de la tentative pour le rendre incapable de faire récit de sa vie, au moins en invalidant par avance sa parole. Ou alors en forclosant tout récit à l’exception du discours du regret ou du remords par lequel le seul sujet acceptable est celui qui est assujetti à l’ordre de l’institution. Ce déni du récit, qui est en même temps déni du soi, de la possibilité d’être soi, se montre au plus clair lors du dernier procès, procès de Michel et Jamila : c’est la volonté affirmative d’être soi que le tribunal leur fera payer en condamnant Jamila à 7ans de réclusion.
C’est bien contre cette alternative, être détruit ou être soumis, que le récit de M se constitue, comme advenue au présent d’un sujet. M le répète à deux reprises au moins : je suis un nouveau-né. Il ne peut le dire que du point où il se situe vivant : le moment présent comme seul moment existant effectivement. Et il peut le faire que parce que son propos est sans regret et sans remords, tout en assumant tout ce qu’il a fait, sans jamais chercher l’excuse. « Le remords de conscience (est) signe d’une âme impuissante » dit Spinoza.

2°) De quoi procède cette liberté sans remords ? Autrement dit quelle ligne dégage ce que j’appellerai volontiers la subjectivation dont M. fait récit. C’est le deuxième moment de mon propos sur le sujet.
Deux traits me semblent répondre à ces questions. D’une part la ligne directrice qui unifie son existence : l’impératif d’avoir à se faire vivant, à vivre vraiment d’une vie authentique, cette manière de se tenir toujours en ce point d’incandescence où l’on sait qu’il vaut mieux ne pas vivre plutôt que de vivre à demi, banalement, c’est-à-dire d’être le jouet des circonstances, quelles qu’elle soient. D’autre part, et ce n’est pas sans rapport, mais cela n’en  découle pas nécessairement, la profondeur de la méditation sur ce qu’est la liberté pour un humain.

Concernant le premier trait, ce qui m’apparaît, dans le discours actuel de MV c’est en effet cette puissance infinie de vivre qui toujours cherche à s’affirmer à travers les aléas de l’existence. Vivre vraiment, il n’est au fond question que de cela : la « vraie vie ». Pas celle qui coule des enchaînements prédéterminés, qui vous conduit à l’usine comme vos pères, à accepter sans mots dire la soumission de toujours. L’évidence qu’une faille dans ce cours doit scinder l’ordre des choses se laisse entendre non seulement dans le récit de jeunesse, mais à chaque instant décisifs du récit. Un stoïcisme fatigué et bien-pensant prônerait la résignation. Autant être mort tout de suite plutôt que de mener une vie pareille, a dû penser M. Et l’on voit dans ses yeux briller le désir de vivre vraiment. Jamais ce désir ne se retournera contre soi en un ressentiment qui l’amènerait à renoncer contre l’espoir d’un petit confort. Ne jamais céder sur ce désir, faute de quoi on serait mort-vivant, telle sera sa ligne de conduite constante, ferment de sa résistance à l’institution qui l’humilie. Fidélité à soi, à ce qu’on est, condition sans laquelle on est vaincu en étant convaincu du contraire. Jusqu’au plus profond de ce qui pourrait faire désespoir, dans l’isolement, l’inhumanité, l’abjection, le mépris. Trouver la voie pour ne pas lâcher prise, pour résister, pour se tenir droit, toujours, en inventant les modes de l’autonomie, y compris sous des formes qui peuvent paraître contredire la vie, comme la grève de la faim, les scarifications ou la suppression de tout ce qui peut sembler élément de confort provenant de l’administration pénitentiaire : tout ce qu’un regard extérieur assignerait à de la morbidité, voire à une fascination pour la mort est, en vérité, manière d’affirmer la vie, la seule façon que conserve la vie, en ce point limite où toutes choses la nient, de persévérer dans son affirmation subjective. Rien de ce monde hostile ne doit pénétrer en soi : « Le jour où ton ennemi est plus important que toi, tu es un homme mort. » (MV).

Mais ce même désir, pris dans les rets de l’assujettissement aux règles instituées, se retourne contre son sujet. Mode de cette aliénation par lequel un individu est amené à combattre pour sa servitude en croyant agir pour son salut, selon le mot de Spinoza. Comment ?  Le désir de vie, de liberté, ne peut, au fond de la prison, que se réaliser dans le désir d’évasion. La cavale ne peut que déboucher sur le braquage. Et il y a toute chance qu’il reconduise en prison, d’où M ne peut pas ne pas chercher à s’évader, en un cycle ascendant qui conduit, nécessairement à prendre une balle, fatale ou non. Mais ce que le récit expose est autre chose que cette matière biographique : c’est une épreuve fondamentale qui n’est réductible à aucune explication, la profondeur de la réflexion sur la liberté. Or c’est elle qui sort le sujet du cycle infernal de son assujettissement, premier levier de la subjectivation. Deux paroles essentielles le disent, à mes yeux, dans le film : celle où M réfléchit sur la jouissance du braquage, où il nous montre la mauvaise foi qu’il y aurait à se donner à croire qu’il est motivé par des causes économiques. Elles sont bien là, sans doute : la cavale exige de gros moyens. Mais le véritable enfermement est compris dans la jouissance de la toute-puissance, dans laquelle se noie la liberté. Comment cette réflexion vient-elle ? Quand ? Pourquoi cet individu singulier qui se nomme M. Vaujour en est-il capable ? On ne le saura pas, et peu importe au fond : l’essentiel est bien qu’elle soit ce qui fertilise sa pensée actuelle. Réflexion rare qui est le socle d’une authentique réflexion éthique. L’autre propos éclaire et approfondit : « Quand je me suis évadé, j’ai vraiment cru que j’avais gagné. J’ai compris bien plus tard que j’avais perdu quelque chose d’essentiel… C’était la capacité de la joie. J’avais repris une liberté qui n’était pas joyeuse. Je ne savais pas aimer. » Cette liberté sans amour est proprement un non-sens. Comment se déprendre de l’absurde en soi ? Telle est la vraie question de l’émancipation, de la liberté de l’esprit. C’est le troisième point que je voudrais aborder.

3°) C’est le fonds à partir duquel opère la subjectivation, ce devenir sujet libre qui trame le récit de soi de MV. Aucune explication, mais le récit d’une épreuve. Double épreuve, et double hasard aussi. Celle de la méditation yogi et celle de l’amour de Jamila.
Impossible de hiérarchiser, mais il faut en constater l’ordre chronologique. Un petit livre d’initiation au yoga aura sauvé une vie d’homme. C’est beau comme un slogan publicitaire ! Chacun de nous trouve ou ne trouve pas la voie qui l’amène à prendre « souci de soi », selon le mot de Socrate. Qu’est-ce d’autre sinon la voie de la sagesse. Mot désuet pour un rêve d’agitation bling bling ? Rien moins que dépassé. Comment nommer autrement cette voie qui est celle de la réflexion conduisant au « gouvernement de soi », voie de l’ascèse par laquelle nous nous exerçons à lâcher prise, à renoncer au désir de toute-puissance sur les choses, les autres et soi-même, faisant jour, petit à petit à la joie intérieure. Spinoza encore, dans une épreuve du même genre : « Après que l’expérience m’eût enseigné que tout ce qui se présente fréquemment dans la vie ordinaire est vain et futile, voyant que tout ce dont j’avais peur et tout ce qui me faisait avoir peur n’avait en soi rien de bon ni de mauvais, sinon en tant que l’âme en était mue, je résolus enfin de rechercher s’il n’y aurait pas quelque chose qui fût un vrai bien, et qui pût se partager, et qui, une fois rejeter tout le reste, affectât l’âme tout seul ; bien plus, s’il n’y aurait quelque chose qui fût tel que, une fois cela découvert et acquis, je jouisse d’une joie continuelle et suprême pour l’éternité. » Si les circonstances sont particulières, l’épreuve, l’ascèse a valeur universelle : il n’y a pas de liberté là où les choses, les circonstances, les autres ont barre sur nous ; le désir d’emprise, l’instinct de pronation qui nous engage dans l’existence, sans lequel d’abord nous ne pourrions pas survivre, nous enferme là où nous croyions nous libérer ; il n’y a pas de liberté d’agir qui compte, sans cette première et essentielle liberté qu’est la liberté de l’esprit ; et pas de liberté de l’esprit tant que nous accordons aux choses plus de valeur qu’à nous-même. Non pas retrait en soi au mépris du monde. Mais renoncement à la domination du monde, qui passe par la libération des craintes, singulièrement de la crainte de la mort. Dans le non-sens de l’existence, cela engage cette affirmation de la vie a minima qu’est le souci de mourir debout, plutôt que de se soumettre à l’ordre qui vous brise. C’est cette affirmation qui fait dire à M, allongé sur le trottoir, une balle dans la tête, qu’il est plus vivant que le policier qui le déclare déjà mort. Se faire vivant, c’est pouvoir affirmer que l’on est toujours resté fidèle à soi-même.
Et c’est, bien sûr, sur ce fonds que la rencontre amoureuse fait sens en offrant une durée possible à l’existence. Ce que dessine en creux la fin du récit et du film c’est au fond l’impossibilité existentielle de l’esseulement dans la nécessité d’une solitude seule capable d’ouvrir les perspectives d’une existence, seule capable d’accueillir l’amour. C’est à ce bord que nous conduit le récit, nous laissant envisager la césure qui sépare la vraie vie de cette vie d’errance. Nous en apercevons la lumière, dans la voix de Jamila et les yeux de Michel, mais ne pouvons y pénétrer. Cela leur appartient.

Pour le dire d’un mot, en guise de non-conclusion, le film de FG m’a donné l’occasion de rencontrer un homme libre. Comme je ne crois pas que la philosophie se réduise au discours, alors même qu’il n’y a pas de philosophie sans discours rationnel, MV m’a conforté dans mon désir de philosophie. Certains aspects de ce qu’il dit m’ont gêné d’abord. Quand il nous invite à méditer sur la mort par exemple. Parce que je soutiens que « l’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie. » Je n’ai pas mis trop longtemps à comprendre que toute la méditation de M, de F avec lui dans ce film, est une méditation de la vie, quelque forme  ou quelque voie  qu’elle emprunte.

Gérard Bras