Une intrigue criminelle de la philosophie
Hormis les quelques penseurs contemporains dont chaque ouvrage présente une avancée digne de méditation, la production philosophique moyenne se répartit en deux grandes tendances non exclusives l’une de l’autre : une tendance narcissique, où l’auteur entretient sa propre boursouflure en semblant supposer que sa singularité vaut d’avance universellement – et une tendance pédante, abritée dans la fausse objectivité du commentaire historique qui, lorsqu’il est habile, fait irrésistiblement penser aux tricoteuses de Descartes, quoique le plus souvent ce soit le mauvais charcutier de Platon qui tienne la plume.
Si le livre de Jean-Clet Martin mérite d’être signalé au public, c’est d’abord qu’il échappe à ces deux tendances ; c’est ensuite qu’il tente courageusement, non sans panache parfois, la relecture d’une œuvre majeure de la philosophie ; c’est enfin qu’il cherche avec persévérance à exhiber ce qu’il tient pour son idée centrale, la « pensée très concrète » que toute véritable philosophie inlassablement déploie.
Au traditionnel découpage du propos en chapitres, l’auteur préfère une succession de « scènes » — non par coquetterie d’écrivain, mais parce qu’il donne corps à son étude en privilégiant la « galerie d’images » qui rythment le texte hégélien et en développant la richesse spirituelle qu’elles portent, comme l’affirme le préambule : « La Phénoménologie de l’Esprit noue des chapitres comparables à de véritables épisodes, des expériences cruciales qui la mènent, à travers des moments et des figures endiablées, à scander les âges du monde. On dirait une queste fantastique au cours de laquelle la pensée se révèle peu à peu à elle-même au sein de tableaux mouvants » (p.10). Cinq scènes organisent l’ouvrage : Le cercle de la conscience, Les chemins du désir, « L’Esprit n’est pas un os », Des créations sociales, Religion de l’art et éternité. Chacune d’elles s’annonce par une brève mise en perspective, qui entretient l’énigme et stimule l’appétit du lecteur, à la manière des romans-feuilletons d’antan : Où l’on apprend que…, Où l’on voit que…, Où l’on découvre que…etc. – par exemple, pour la scène 1 : Où l’on apprend que le philosophe porte secours aux criminels et que la philosophie s’entend en un sens extra-moral (…). Où il est finalement entendu qu’un concept désigne une fleur cannibale et qu’un morceau de sel, lorsqu’il fond, nous apprend mieux ce qu’il en est de la conscience qu’aucune méditation métaphysique.
Une certaine jubilation iconoclaste, et comme une gourmandise de larron, animent l’écriture de Jean-Clet Martin, qui manifestement s’amuse à brosser le portrait d’un Hegel pour lequel « toute création conceptuelle se traduit par un crime » et « se nourrit du corps de son ennemi comme une araignée », en usant de toutes les ressources des métaphores qui émaillent la Phénoménologie de l’Esprit ainsi que de l’étendue de sa connaissance intime des auteurs, Nietzsche et l’idéalisme allemand notamment. La thèse directrice de l’auteur vient à sa plus simple expression dans l’épilogue : « C’est seulement dans la mort, le crime et le sacrifice de sa perfection, dans la contestation de l’Idée purement angélique, que le concept trouve de quoi s’ouvrir à l’existence » (p.236). Mais n’est-ce pas le destin naturel d’une pensée qui, effaçant d’emblée l’existence en l’inscrivant dans les structures de la conscience, se découvre hantée de tous les fantômes qui en tiennent successivement lieu, jusqu’à ne plus pouvoir rejoindre qu’à travers la mort son objet initialement perdu ?
Pierre CARRIQUE


3 octobre 2009 à 17:19
« la production philosophique moyenne se répartit en deux grandes tendances non exclusives l’une de l’autre :
- une tendance narcissique, où l’auteur entretient sa propre boursouflure en semblant supposer que sa singularité vaut d’avance universellement
- et une tendance pédante, abritée dans la fausse objectivité du commentaire historique qui, lorsqu’il est habile, fait irrésistiblement penser aux tricoteuses de Descartes, quoique le plus souvent ce soit le mauvais charcutier de Platon qui tienne la plume »…
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