Des pensées sans penseur ? Polémiques sur le statut du sujet dans le Cachemire médiéval
Comme on le sait, de nombreux débats ont opposé, en Inde, les bouddhistes aux partisans des orthodoxies brahmaniques. La plupart des problématiques roulent sur la question de savoir si l’on doit ou non admettre un sujet et un agent en plus des cognitions et des actes. Faut-il s’en tenir au minimalisme professé par les différents bouddhismes, ou bien faut-il défendre l’idée d’un « soi-même » (ātman) doté de tous les caractères d’une substance ? Chacune de leur côté, les philosophies brahmaniques ont tenté de faire face au défi bouddhiste en réinterprétant l’héritage des Upanishads. Ainsi trouve-t-on d’un côté les doctrines qui, comme le Nyāya ou la Mīmāmsā, ont tiré la notion de soi dans le sens d’une sécularisation croissante, jusqu’à en faire une sorte d’ego empirique, simple sujet abstrait des opérations linguistiques ou rituelles exigées par la société brahmanique. A l’opposé, les penseurs du Vedānta - et Śaṃkara éminemment -, ont mis en avant la transcendance de ce Soi, jusqu’à le priver de tous les caractères personnels qui pouvaient prêter le flanc aux objections bouddhistes. Mais, à dépouiller ainsi l’ātman des Upanishads – celui qui est réputé envelopper en lui, hic et nunc, la somme de tout ce qu’il y a de désirable – le brahmanisme n’a-t-il pas perdu le secret d’un autre chemin entre la transcendance et l’immanence, celui-là même qui, en vérité, avait été inauguré par le Veda et, singulièrement, par le Vedānta ?
Nous voudrions suggérer, à travers ce programme, que cette troisième voie, qui veut jusqu’au bout tenir les deux bouts de la chaîne, a été frayée et explorée avec une étonnante audace par d’autres penseurs, héritiers eux aussi du Veda, mais par un détour auquel on a moins pensé, celui du tantrisme. C’est à un parcours sur ce sentier moins fréquenté que nous invitent, avec un sens de l’invention conceptuelle saisissant, les philosophes de la Reconnaissance (pratyabhijñā), ce système formulé aux alentours du premier millénaire par Utpaladeva, puis Abhinavagupta (c. 950-1020), dans la vallée du Cachemire. Nous proposons une lectures des œuvres composées par Abhinavagupta sur la Reconnaissance.
Une autre non-dualité
Dans ses Stances pour la re-connaissance de [soi comme étant le] Seigneur (Īśvarapratyabhijñākārikā), Utpaladeva défend des thèses originales, à l’aide d’un dispositif proprement singulier dans la littérature brahmanique : il laisse une large place à l’exposé des thèses de l’Adversaire bouddhiste (représenté par son personnage le plus craint, Dharmakīrti), pour suggérer que celles-ci ne peuvent être valides que si celles d’Utpaladeva sont valides, à savoir, que chaque sujet est le Seigneur, au motif que chaque sujet est doué de conscience et que celle-ci, à l’instar des attributs traditionnels de Dieu, est douée d’omniscience et d’omnipotence. Autrement, si les bouddhistes n’étaient pas eux-mêmes le Seigneur, ils ne pourraient en aucune manière réfuter son existence ou celle du Soi. Il suffirait donc d’accompagner le mouvement spontané du minimalisme bouddhique pour aboutir à la re-connaissance du Soi omniscient et omnipotent, au lieu de chercher à le contrer point par point.
Ce faisant, il propose maintes analyses fines et originales, d’allures phénoménologiques, sur la mémoire, le langage, le sommeil, l’imagination et la liberté. Enfin, son œuvre énonce en filigrane une critique radicale de l’ordre brahmanique fondé sur l’opposition du pur et de l’impur, débouchant sur une éthique libératrice.
/ Bibliographie
Abhinavagupta et la Liberté de la conscience, Editions Almora, Paris, 2010
Au cœur des tantras – L’essence de l’enseignement sur la Reconnaissance selon Kṣemarāja, introduction, traduction et commentaire, Les Deux Océans, Paris, 2008
« Le profane comme accès au sacré dans la théologie d’Abhinavagupta » in Musique, sacré et profane, Editions de la Cité de la musique, Paris, 2007
Les stances sur la reconnaissance du Seigneur composées par Utpaladeva, introduction, traduction et commentaire, collection « Ouverture philosophique », L’Harmattan, Paris, 2006.
/ Autres directeurs
/ Les directeurs de programme
L'activité philosophique, scientifique et de recherche est animée par une assemblée collégiale composée de 50 « Directeurs de programme » nommés pour six ans.
Une direction de programme est conçue comme la mise en oeuvre d'un programme de recherche original, cohérent, destiné à se développer sur une période de six ans. Expérimentation, consistance et progressivité sont les caractéristiques de cette activité.
En général, une direction de programme s'articule autour d'un séminaire qui définit la problématique générale de la recherche et assure à celle-ci une certaine publicité. Mais le séminaire ne représente qu'un noyau initial sur lequel se greffent d'autres éléments.
En effet, un Directeur de programme peut :
conduire un séminaire en invitant éventuellement intervenants et conférenciers
écrire des textes destinés à publication ; coordonner un numéro de la revue Rue Descartes
établir des relations tant avec d'autres organismes de recherche (CNRS, EHESS, MSH, ENS, Universités, Collège de France, etc.), qu'avec des institutions culturelles (CIté des Sciences et de l'Industrie, Instituts culturels étrangers, IRCAM, musées, etc.), ouvrir ainsi un espace de réflexion permettant de regrouper des personnes issues de milieux professionnels divers
prendre l'initiative de journées d'étude, de colloques, de samedis du livre
mettre en place un groupe de travail, un atelier (par exemple de lecture collective ou pour préparer des publications)
proposer et conduire des activités de formation continue
animer une activité de traduction et participer à la réflexion générale sur les enjeux philosophiques de la traduction, réflexion qui trouve au Collège une place privilégiée du fait de sa dimension internationale
diriger les travaux de candidats au Diplôme du Collège international de philosophie
participer aux instances du Collège (Conseil, Comité de lecture)
Il appartient à chaque directeur de programme de coordonner un certain nombre de ces activités selon son choix et le déroulement de son programme.
L'ensemble des directeurs de programme forme l'assemblée collégiale, qui définit et met en oeuvre les recherches menées au sein du Collège international de philosophie.
La charge de directeur de programme requiert la participation à la vie et aux tâches collégiales :
assemblées collégiales, commissions, participation éventuelle au conseil, examen des propositions de séminaires.
Les directeurs de programme disposent des moyens suivants :
mise à disposition de salles pour séminaires et conférences ;
accès sous certaines conditions à des crédits de fonctionnement
Une direction de programme peut se tenir à Paris, en province ou à l'étranger.
Le Collège international de philosophie confie aux directeurs de programme installés en province ou à l'étranger le développement de ses relations avec les institutions et collectivités locales.