L'expérience en pratiques. Naturalismes et pragmatismes
Le programme a pour fil directeur l'étude des relations entre expérience(s), production de connaissances, et pratiques, en suivant les analyses effectuées à partir de la fin du XIXe siècle par les pragmatistes classiques (Peirce, James, Dewey, Mead) ; il vise simultanément à dégager leurs réactivations contemporaines dans les champs de la philosophie de l'action et de la philosophie de l'esprit, et leurs prolongements (souvent inaperçus) en philosophie sociale et en philosophie des sciences. Certains modèles dominants, fréquemment dualistes (corps / esprit, sujet / monde, individu / société), cloisonnent en différents domaines de description ces champs de la conduite humaine. L'approche pragmatiste, du fait des contradictions et des impasses théoriques dans lesquelles s'enferment ces modèles, mais également du fait de leurs implications sociales et politiques (puisqu'ils sont appelés à cautionner des évaluations ou des décisions d'"experts" économiques, sociaux, institutionnels, voire médicaux, dans un sens souvent utilitariste, psychologiste et individualiste), entend prendre le contrepied de ces orientations. Elle refuse de se donner comme point de départ une sphère mentale interne autonome et un acteur isolé, et vise à construire une conception holiste, non utilitariste et non réductionniste des pratiques humaines et de la signification, y compris de la conduite et des activités intentionnelles "individuelles". Le pari pragmatiste est que ces dernières ne pourront être correctement décrites et expliquées qu'en lien avec les transactions sémiotiques, normatives, institutionnelles qu'elles entretiennent avec leur environnement. L'enjeu est donc de parvenir à définir une "attitude pragmatiste" conceptuellement outillée qui permette d'analyser et de comprendre la variété des pratiques et conduites humaines, par delà les cloisonnements traditionnels qui imposent des partages étanches (tant sur les concepts et les méthodes que sur les objets) entre philosophie de l'esprit, philosophie de l'action, épistémologie et philosophie sociale. Le programme vise à tracer les linéaments et explorer les ressources (et les limites) du (ou des) naturalisme(s) très particulier(s) animant cette attitude pragmatiste, selon quatre perspectives.
Un premier axe (Situations, expériences, habitudes) visera à élaborer une analyse située de l'expérience, qui envisage la perception comme saisie de possibilités médiées par des "habitudes", comprises comme des schèmes dynamiques (et non comme de simples routines). Cela doit permettre d'élaborer une théorie unifiée de la perception des objets physiques et des significations sociales et d'envisager l'esprit et ses manifestations intentionnelles non comme une sphère close sur elle-même ou comme une substance spécifique, mais comme des modes (ou modalités) des pratiques. Une deuxième grande direction du programme (Naturalisme culturel et émergentisme) consistera alors à contribuer à l'élaboration d'une forme de conception non réductionniste des activités intentionnelles (contre le naturalisme dit "physicaliste"). L'enjeu est de le faire sans abandonner la perspective anti-dualiste esquissée ci-dessus. Il faudra ainsi envisager la possibilité et les modalités de ce que Dewey nommait un "naturalisme culturel", qui inclut d'emblée les institutions dans le donné auquel les humains ont affaire. Cela nous invitera à interroger plus généralement les rapports entre logique de l'expérience et théorie de la connaissance (axe 3). Dans la perspective praxéologique adoptée ici, la question transcendantale des conditions de possibilité d'émergence et de circulation du sens devra être reposée à nouveaux frais (et sans doute déplacée). Si "la nature est logicible", c'est que nous ne pouvons parler du monde des objets et des événements, qu'ils soient scientifiques ou de sens commun, que de l'intérieur de nos pratiques—qui présupposent donc un point de vue réaliste, aussi paradoxale que puisse paraître l'expression. Un des enjeux principaux du programme sera donc, ultimement, de dégager les conditions de possibilité d'un réalisme pragmatiste en philosophie des sciences (Vers un réalisme pragmatiste ? Empirismes et pratiques scientifiques). On s'appuiera, entre autres, sur les discussions entre les philosophes-savants de la fin du XIXe s. et de la première moitié du XXe s. autour du statut de la "nécessité physique" et des registres de description de l’univers physique. Cela nous armera pour aborder en pragmatistes certains débats contemporains décisifs, comme celui qui met aux prises le réalisme structural et l'empirisme constructif (van Fraassen). L'enjeu est bien ici d'évaluer la possibilité d'une épistémologie non relativiste qui ne soit pas en rupture avec une compréhension pragmatiste des pratiques humaines.
/ Bibliographie
« Pragmatisme et pédologie. Dewey, Vygotski et la pédagogie soviétique des années 20 », in Une science du développement est-elle possible ? Aspects historiques, (dir) Janette Friedrich, Rita Hofstetter et Bernard Schneuwly (sous presse)
« Le donné n’est-il qu’un mythe ? Données sensibles et données de l’enquête » in Les données de l’enquête, (dir) B. Olszewska, S. Laugier et M. Dupont, (sous presse)
"L'éthique située de Dewey. Emotions, états d'esprit et sens des jugements moraux", L'Art du Comprendre, n° 16, 2007.
Traduction et édition (avec M. Girel) de William James, Essais d'empirisme radical, Agone, 2005. Rééd. Flammarion, coll. "Champs", 2007.
"Enquête et observation. Dewey et les ressources de l'observable", in B. Karsenti & I. Joseph (dir.), La théorie pragmatiste de l’enquête et ses conséquences (Raisons Pratiques, Vol. n° 15), 2004
"D’un empirisme sans entraves à une science sans lois : l'agnosticisme épistémologique de Bas van Fraassen", Critique, n° 661-662, juin-juillet 2002
"Situation et objectivité. Activité et émergence des objets dans le pragmatisme de Dewey et Mead", in M. de Fornel & L. Quéré (dir.), La logique des situations, (Raisons pratiques. Épistémologie, sociologie, théorie sociale Vol. n° 10), 1999
L'activité philosophique, scientifique et de recherche est animée par une assemblée collégiale composée de 50 « Directeurs de programme » nommés pour six ans.
Une direction de programme est conçue comme la mise en oeuvre d'un programme de recherche original, cohérent, destiné à se développer sur une période de six ans. Expérimentation, consistance et progressivité sont les caractéristiques de cette activité.
En général, une direction de programme s'articule autour d'un séminaire qui définit la problématique générale de la recherche et assure à celle-ci une certaine publicité. Mais le séminaire ne représente qu'un noyau initial sur lequel se greffent d'autres éléments.
En effet, un Directeur de programme peut :
conduire un séminaire en invitant éventuellement intervenants et conférenciers
écrire des textes destinés à publication ; coordonner un numéro de la revue Rue Descartes
établir des relations tant avec d'autres organismes de recherche (CNRS, EHESS, MSH, ENS, Universités, Collège de France, etc.), qu'avec des institutions culturelles (CIté des Sciences et de l'Industrie, Instituts culturels étrangers, IRCAM, musées, etc.), ouvrir ainsi un espace de réflexion permettant de regrouper des personnes issues de milieux professionnels divers
prendre l'initiative de journées d'étude, de colloques, de samedis du livre
mettre en place un groupe de travail, un atelier (par exemple de lecture collective ou pour préparer des publications)
proposer et conduire des activités de formation continue
animer une activité de traduction et participer à la réflexion générale sur les enjeux philosophiques de la traduction, réflexion qui trouve au Collège une place privilégiée du fait de sa dimension internationale
diriger les travaux de candidats au Diplôme du Collège international de philosophie
participer aux instances du Collège (Conseil, Comité de lecture)
Il appartient à chaque directeur de programme de coordonner un certain nombre de ces activités selon son choix et le déroulement de son programme.
L'ensemble des directeurs de programme forme l'assemblée collégiale, qui définit et met en oeuvre les recherches menées au sein du Collège international de philosophie.
La charge de directeur de programme requiert la participation à la vie et aux tâches collégiales :
assemblées collégiales, commissions, participation éventuelle au conseil, examen des propositions de séminaires.
Les directeurs de programme disposent des moyens suivants :
mise à disposition de salles pour séminaires et conférences ;
accès sous certaines conditions à des crédits de fonctionnement
Une direction de programme peut se tenir à Paris, en province ou à l'étranger.
Le Collège international de philosophie confie aux directeurs de programme installés en province ou à l'étranger le développement de ses relations avec les institutions et collectivités locales.