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Formes de la rationalité et du jugement, des Lumières à nos jours. Raison, nature, esprit, corporéité. Perspectives transdisciplinaires

Le rationalisme et la «raison», pris par eux-mêmes, n’ont pas bon titre de nos jours. Après leur longue et glorieuse histoire, qui remonte éminemment à l’époque des Lumières  – parsemée d’innombrables «dialectiques» qui les ont souvent retournés dans leurs contraires – raison et rationalisme ne semblent pas avoir trouvé, au XXIe siècle, un chemin efficace de formulation renouvelée, claire et générale de leur statut, en deçà des définitions sectorielles propres des différentes domaines disciplinaires. C’est un événement qu’avait bien pointé Husserl dans sa «Crise des sciences européennes» (1935, 1954). Les régions historiques d’expérience du rationnel  – le sociologique, le politique, le littéraire, l’anthropologique etc. le philosophique lui-même – définissent encore aujourd’hui leur propre idée (ou «essence») du rationnel, utile à la considération claire de leurs objets en pleine autonomie, comme il le faut, d’ailleurs. Chaque région a «sa raison» : les protocoles partiels de mise en place des jugements du vrai et du faux, du valable et du non valable, du correct et de l’incorrect etc., qu’on y utilise, répondent à l’ordre justement de leurs propres raisons.
L’Europe et l’Occident, plus en général, ont été une terre fertile pour la diffusion de cette forme de rationalité (et cadres relatifs de jugement) «émiettée» ou dispersée : formes (au pluriel) extrêmement efficaces dans les domaines sectoriels où elles s’appliquent et s’expliquent, qui font pendant à une certaine insaisissabilité du rationnel en tant que tel, hors de ces cadres. La question donc du statut, non seulement historique, mais opérationnel de ce que la langue courante continue d’appeler «raison», est d’énorme importance dans le conteste de nos collectivités sociales complexes, traversées aussi par des multiples poussées vers l’irrationnel, vers le non-sens ou la déraison tout court, sous plusieurs habits. «Irrationnel», par exemple, en politique, c’est la réduction ou l’élimination progressive des espaces publiques réels de dialogue et de critique, au gré des contextes communicatifs «virtuels», gérés par les grands propriétaires de médias ; car irrationnel c’est, encore, la réduction de la «communication» à une technique spéciale autonome – que l’on prétend enseigner dans les universités (les «sciences de la communication») –, dépossédée de son contenu réel en tant que lieu où il y a quelque chose de «commun», et qui finalement, ainsi vidée, tend à empêcher les hommes de communiquer entre eux. Les formes de jugement rationnel se dispersent et la faculté elle-même de juger tend irrésistiblement à s’affaiblir, dans la proportion précise de cet émiettement. Par métaphore : le poids de la rationalité générale et commune tend à devenir de plus en plus léger, dans la mesure où sont plus nombreuses ses articulations sectorielles qui se séparent du reste de l’expérience historique de l’homme.
Ces phénomènes ici esquissés témoignent d’une série d’événements de longue durée que Husserl avait bien focalisé dans ses conférences de 1935 à Vienne et à Prague sur la «crise de l’humanité européenne et la philosophie». Cette crise anthropologique de rationalité investit davantage l’ensemble du monde de la vie, après l’avènement des totalitarismes du XXe siècle qui en étaient le dernier symptôme et le plus dangereux.
Raison et nature, c’est le premier hendiadys qu’on pourra aborder, visant surtout à la détermination des frontières actuelles du naturel, de l’artificiel et de l’artefact qui imprègnent et pénètrent les structures du quotidien. Le second : raison et esprit, dans l’exploration du vaste domaine de l’axiologie et de l’axiographie, en tant que description des pratiques de constitution des croyances et des valeurs reconnus (le problème du sens). Et ensuite le troisième hendiadys : raison et corporéité, pour défricher les champs de l’individuel absolu, en situation, et les modes multiples de constitution du soi matériel, à l’âge des médias.
Notre programme vise ainsi à remettre en cause la question du statut de la raison (faculté de juger) et de la rationalité en tant que telles, à partir d’un examen systématique des différentes articulations possibles du rationnel, qu’on peut résumer sous ces trois titres, liés aux hendiadys définis ci-dessus : 1/ raison = connaissance et explication des faits (naturels) et des artefacts (nomothétique); 2/ raison = guide de la conduite (axiographique); 3/ raison = évaluation des situations individuelles (idiographique)
 

/ Bibliographie

« Descartes nel materialismo del tardo Settecento. Encyclopédie, Diderot, D’Holbach, Helvétius, Naigeon », dans C. Borghero-A. Del Prete (éds.), Immagini Filosofiche e interpretazioni storiografiche del Cartesianismo, Firenze, Le Lettere, 2011, pp. 165-198.

(éd.), Vivere tra città e campagna. I piaceri della Villa dal secolo XVIII al XXI, Actes de la Journée d’études a Rome (Villa Mondragone), sous la direction de P. Quintili, Milano, Unicopli, 2011, Présentation, pp. 11-15.

Matérialismes et Lumières. Philosophies de la vie, autour de Diderot et de quelques autres. 1706-1789, Paris, Honoré Champion, 2009, pp. 332.

Anima, mente e cervello. Alle origini del problema mente-corpo, da Descartes all'Ottocento, éd. par P. Quintili, Milano, Unicopli, 2009, pp. 370.

En collaboration avec M. Modica et C. Stancati (éds.), Visione, percezione e cognizione nell'età dell'Illuminismo. Filosofia, estetica, materialismo, Actes de la Table Ronde à l’XIe Congrès International des Lumières (Los Angeles, 3-10 août 2003), Naples, Bibliopolis, 2005 [textes en plusieurs langues, distribution en France: J. Vrin], pp. 426.

La pensée critique de Diderot. Matérialisme, science et poésie à l’âge de l'Encyclopédie. 1742-1782, Paris, Honoré Champion, 2001, pp.576.

La raison lointaine. Internet, rationalité encyclopédique et rationalité télématique, dans Actes du Colloque international «L'Encyclopédie en ses nouveaux atours électroniques: vices et vertus du virtuel» (Paris, 17-18 novembre 2000), in Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, n° 31-32, octobre 2001-avril 2002, pp. 33-42.

En collaboration avec O. R. Bloch, F. Dastur, J. Moutaux, H. Politis (éds.), Philosophies de la nature, Actes des journées des 20 et 27 mars, 27 novembre et 4 décembre 1994, sous la direction d’Olivier Bloch, Paris, Publications de la Sorbonne, 2000; Présentation, pp. 13-16, 93-103.

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