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Jérôme  ROSANVALLON

Actuel(le) Directeur de programme du 01/07/2016  au 30/06/2022

Direction de programme : La variation, et ce qu'il en reste : cosmogenèse, biogenèse, anthropogenèse. Actualité de Deleuze et Guattari

Résumé : La philosophie de Deleuze et Guattari, recoupant et redécoupant, comme toute grande philosophie, l’ensemble des domaines de réalité c’est‐à‐dire de savoir, permet, aujourd’hui encore, de ressaisir l’évolution de la plupart d’entre eux. On ne peut éprouver sa capacité persistante à rendre compte d’un plus grand nombre d’événements de pensée que ses concurrentes qu’en formulant le problème sous‐tendant l’ensemble de leur système. Ce problème est celui de l’immanence absolue. L’instauration d’une telle immanence constitue pour eux à la fois l’acquis irréversible et la tâche toujours à accomplir de la philosophie. Depuis L’Anti‐Œdipe, l’enjeu implicite de leur métaphysique est de mettre en lumière et en pratique les deux conditions ou réquisits fondamentaux d’une telle instauration : 1/ tout ce qui est s’est créé, rien n’est donné de toute éternité ; autrement dit, il n’y a que des genèses ou encore que des événements. 2/ tout ce qui se crée ne se crée jamais à partir de rien, mais se soustrait toujours de quelque chose qui est plus que soi ; autrement dit, un événement ne résulte jamais d’une addition ou émergence, mais toujours d’une soustraction ou sélection.
Pour répondre à cette seconde condition, Deleuze et Guattari vont, dans la lignée de Darwin (et de Bergson), affirmer, d’une part, que la variation est absolument première, qu’elle ne dépend d’aucun invariant mais les engendre tous, et d’autre part, que s’opère toujours secondairement une sélection ou « stratification » de cette variation, qui permet d’expliquer la genèse de tous les invariants constitutifs de la réalité. Pour répondre à la première condition, les deux auteurs vont, dans la lignée de Parménide (et de Spinoza), affirmer que la pensée et l’être sont une seule et même chose : s’il n’y a que des événements, ces événements sont indifféremment d’être ou de penser (concepts), de sorte que finalement rien n’existe hors de la pensée ni ne préexiste à sa création (un concept ne renvoie qu’à d’autres concepts, non à une réalité autre que lui – tous épuisant toute la réalité).
En découlent deux interrogations à même de guider notre investigation des domaines admis de réalité. Premièrement : quels grands domaines distinguer justement parmi tout ce qui s’est créé en étant stratifié ou soustrait au chaos ? Pourquoi séparer strates physique, organique ou anthropomorphe ou encore plans de référence, de composition ou d’immanence (selon les terminologies seulement partiellement coïncidentes de Mille plateaux et Qu’est‐ce que la philosophie ?) ? Deuxièmement : cette immanence absolue ne reste‐t‐elle pas spontanément opaque à elle‐même ? En quoi la primauté de la variation et l’identité de la pensée et de l’être produisent‐elle des effets de savoir dans ces domaines (ainsi dans la strate organique avec Darwin) ou restent‐elles au contraire recouvertes par les illusions de transcendance dues, d’une part, au paradigme scientifique classique intimant de penser toute variation à partir d’invariants préalables, et d’autre part, à la conscience commune se représentant naturellement la pensée comme étant séparée des choses ?