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Pascal BLANCHARD

Actuel(le) Directeur de programme du 01/07/2016  au 30/06/2022

Direction de programme : Du naturant à la technique chez Spinoza, Bergson et Ruyer

Résumé : Ce projet procède d’un intérêt initial pour l’œuvre de Bergson. Mais il voudrait sortir Bergson des limites d’une lecture « spiritualiste ». Pour ce faire, il propose des conjonctions : avec Spinoza auquel Bergson, notamment dans Matière et Mémoire, paraît faire des emprunts explicites, c’est-à-dire au philosophe de la puissance d’agir et de la force d’exister, qui ne réduit pas l’esprit à l’ordre du corps mais l’inféode néanmoins étroitement à ses affections, à son ouverture impressionnable au monde, et à ses capacités sensibles et réactives. La puissance d’agir paraît un concept très fécond : il passe outre la séparation des substances et se dit univoquement du corps et de l’esprit. Bergson insistera sur la longue déprise par rapport à la nécessité. Il parle d’une spontanéité de réaction ou d’une liberté d’indétermination. Plus un vivant a de force, et mieux il sait temporiser sa réaction, ce délai lui donnant le loisir vital d’inventer une réponse ou de la différer indéfiniment dans une sorte de retrait théorique, rendu possible par sa capacité à résister à l’interpellation des circonstances. Il y a là quelque chose qui est de façon indivise autant de l’ordre du corps qui n’est plus pris au lacet de la contrainte que de l’esprit qui réserve sa réponse. Et Bergson reprenant inlassablement ses métaphores machiniques (central téléphonique, carrefour, aiguillage) nous dit que la liberté d’initier commence et s’entretient dans la force du corps à éparpiller la poussée nécessitante. L’autre conjonction mène à Raymond Ruyer, qui fut un jeune contemporain, impatient, de Bergson. Il s’intéresse, comme lui, aux conditions cérébrales de la conscience et de la mémoire. Très vite sortant du mind-body problem, comme s’il répétait l’élargissement bergsonien, du vivant humain au vivant en général, il s’intéresse aux hypothèses évolutionnistes et, spécialement, à l’embryogénie. Il redécouvre que les fonctionnements de proche en proche ne permettent aucune intelligibilité épigénétique. A la suite de Bergson il réélabore un conception de la finalité que Bergson n’a pas du tout exclue. Il faut seulement savoir remonter assez haut. Au-delà du projet conscient, qu’une conscience forme représentativement, il y a une forme d’existence qui se survole et qui même rend raison de ce que la conscience soit capable de tenir sous sa considération sans partie des fonctionnements partes extra partes et de les réaliser intentionnellement. Au delà du cerveau câblé, il y a des aires sans distance qui héritent de l’équipotentialité embryonnaire. Laquelle elle-même demande à ce qu’on remonte plus haut jusqu’à des thèmes ou des idées qui commandent leurs actualisations et confient leurs puissances à des existences davantage compromises dans l’actualité efficiente.
Ce projet a une visée métaphysique en rapport à sa référence spinoziste : il demande ce que veut dire le mot d’absolu dans une visée d’immanence totale : ce qui signifie la modestie de la puissance. Comment faire des choses quand les choses se défont ? Comment rattraper le naturant depuis le naturé, pour reprendre les catégories puissantes du Court Traité. Cette modestie est celle de Bergson : avec son sens de la grande largeur, il nous dit, et qu’est-ce que serait une existence au-delà de nos conditions physico-chimiques ? Qui sait si le cosmos est pareil partout, qui sait si la thermodynamique est l’alpha et l’oméga ? Ruyer découvre dans la théorie de l’information sur laquelle il avait des informations très précises une façon de dénoncer la perte entropique : certes on peut convertir la perte énergétique en perte informationnelle : un démon s’épuise à différencier des molécules chaudes de molécules refroidies. Mais Bergson nous montre que cette descente, qui est un sens de l’absolu, est toujours relativement remontée par ce relatif qu’est le naturé (contrairement au schème de l’émanationisme que connaissait très bien ce commentateur de Plotin). Mais Ruyer nous montre que le transpatial cherche à maîtriser la dispersion du proche en proche.
Ce projet est particulièrement attentif à la « technique » sous ces formes spinoziste, bergsonienne, ruyérienne. Trois auteurs qui ont insisté sur ce que peut le vivant et particulièrement, l’humain cérébré. La technique n’est pas l’artificiel du pis-aller tel que nous le présente le mythe d’Epiméthée. Il est la continuation de nous-mêmes. Une idée qui me tiendrait à cœur serait de montrer qu’elle est ce dehors où nous essayons de reprendre ce qui nous a faits. Le naturé essaie de se naturaliser mais il vient toujours en second, donc il fait le naturant à partir du naturé qu’il est. Mais loin d’être une défaite il n’y avait peut-être pour le naturant pas d’autres moyens de se montrer en personne que de confier au naturé de quoi l’illustrer.