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Gabriela BASTERRA

Ancien(ne) Directeur de programme U.S.A.  du 1/07/2004  au 30/06/2010

Direction de programme : Autonomie tragique : interaction entre le politique et l'éthique

Résumé : Ce programme propose d’établir une distinction initiale entre deux modes différentes d’intelligibilité en jeu dans la subjectivité éthique occidentale. D’une part, il suggérera que l’aspiration à l’intelligibilité qui est à la base de notre subjectivité rationnelle moderne est, à la fin, paradoxalement tragique. D’autre part, il explorera une expérience éthique radicale, qui constitue le moi comme sujet avant tout autre assujettissement. Avant et au-delà de l’identité conférée par une société régulée, il y a une demande issue d’un autre qui inaugure le moi en tant que sujet infiniment responsable. Que cette interruption éthique provienne de la Loi morale (Kant), le visage d’autrui ou un autre dans le moi (Lévinas), la fidélité au désir (Lacan) ou à un événement (Badiou), elle oblige le moi à répondre et à agir dans des façons qui s’étendent au-delà de la légitimation et le soutien social. Ces deux modes d’intelligibilité présupposent deux formes différentes d’hétéronomie (ou d’obligation à un autre) que j’appelle provisoirement tragique et éthique.
Mon argument, pour polémique qu’il soit, est que le principe de l’autonomie qui est à la base de la philosophie pratique de Kant ainsi que de la politique moderne est paradoxalement anti-éthique. Je propose qu’aussi terrible que ‘le tragique’ puisse paraître (dans ses sens littéraires, philosophiques et familiers), il existe quelque chose d’encore plus insupportable. En fin de compte, le tragique entraîne pour le moi la renonciation à l’agir et permet une évasion de responsabilité. Cette renonciation est la condition de l’intelligibilité du sujet.
Le but du projet est donc de monter une conversation entre l’hétéronomie tragique qui est, à mon avis, la prémisse de l’autonomie, et l’hétéronomie éthique que l’on évite, précisément, par cette représentation de soi tragique. Je tracerai cette structure éthique de demande et réponse notamment dans la philosophie morale de Kant, dans la pensée éthique de Emmanuel Lévinas, dans la théorie psychanalytique de Jacques Lacan et dans la philosophie de l’événement d’Alain Badiou. Selon Kant et Lévinas, le sujet est constitué par la commande qu’il reçoit d’ailleurs, par la décision prise par un autre, que l’on découvre en soi-même par le fait qu’on y répond déjà. Le sujet – constitué de façon hétéronomique – devient autonome et libre en se croyant l’auteur de la demande qu’il a reçue. Puisque Kant privilégie le principe de l’autonomie, il doit laisser de côté l’altérité de la loi morale que Lévinas et Lacan développent de manières différentes.
L’hétéronomie tragique et l’hétéronomie éthique se rencontrent dans l’espace politique, et c’est par rapport à la vie en communauté, et ses règles et normes requises, que surgissent des problèmes. Car comment la responsabilité radicale issue de la demande—une responsabilité de concevoir son devoir et d’agir selon lui au-delà de toute légitimation sociale –peut-elle coexister avec l’éthique normative et l’ordre de rationalité politique lorsque celle-ci depend du sujet autonome qui peut aboutir en l’évasion de toute responsabilité ? En dialogue avec le travail d’Ernesto Laclau, l’étude du rapport entre l’éthique et le politique du point de vue de l’hétéronomie tragique et éthique permettra une nouvelle perspective sur les concepts d’universalité, de contingence, d’agir politique, et de liberté.