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David DUBOIS

Ancien(ne) Directeur de programme du 1/07/2010  au 30/06/2016

Direction de programme : Des pensées sans penseur ? Polémiques sur le statut du sujet dans le Cachemire médiéval

Résumé : Comme on le sait, de nombreux débats ont opposé, en Inde, les bouddhistes aux partisans des orthodoxies brahmaniques. La plupart des problématiques roulent sur la question de savoir si l’on doit ou non admettre un sujet et un agent en plus des cognitions et des actes. Faut-il s’en tenir au minimalisme professé par les différents bouddhismes, ou bien faut-il défendre l’idée d’un « soi-même » (ātman) doté de tous les caractères d’une substance ? Chacune de leur côté, les philosophies brahmaniques ont tenté de faire face au défi bouddhiste en réinterprétant l’héritage des Upanishads. Ainsi trouve-t-on d’un côté les doctrines qui, comme le Nyāya ou la Mīmāmsā, ont tiré la notion de soi dans le sens d’une sécularisation croissante, jusqu’à en faire une sorte d’ego empirique, simple sujet abstrait des opérations linguistiques ou rituelles exigées par la société brahmanique. A l’opposé, les penseurs du Vedānta - et Śaṃkara éminemment -, ont mis en avant la transcendance de ce Soi, jusqu’à le priver de tous les caractères personnels qui pouvaient prêter le flanc aux objections bouddhistes. Mais, à dépouiller ainsi l’ātman des Upanishads – celui qui est réputé envelopper en lui, hic et nunc, la somme de tout ce qu’il y a de désirable – le brahmanisme n’a-t-il pas perdu le secret d’un autre chemin entre la transcendance et l’immanence, celui-là même qui, en vérité, avait été inauguré par le Veda et, singulièrement, par le Vedānta ?
Nous voudrions suggérer, à travers ce programme, que cette troisième voie, qui veut jusqu’au bout tenir les deux bouts de la chaîne, a été frayée et explorée avec une étonnante audace par d’autres penseurs, héritiers eux aussi du Veda, mais par un détour auquel on a moins pensé, celui du tantrisme. C’est à un parcours sur ce sentier moins fréquenté que nous invitent, avec un sens de l’invention conceptuelle saisissant, les philosophes de la Reconnaissance (pratyabhijñā), ce système formulé aux alentours du premier millénaire par Utpaladeva, puis Abhinavagupta (c. 950-1020), dans la vallée du Cachemire. Nous proposons une lectures des œuvres composées par Abhinavagupta sur la Reconnaissance.

Une autre non-dualité
Dans ses Stances pour la re-connaissance de [soi comme étant le] Seigneur (Īśvarapratyabhijñākārikā), Utpaladeva défend des thèses originales, à l’aide d’un dispositif proprement singulier dans la littérature brahmanique : il laisse une large place à l’exposé des thèses de l’Adversaire bouddhiste (représenté par son personnage le plus craint, Dharmakīrti), pour suggérer que celles-ci ne peuvent être valides que si celles d’Utpaladeva sont valides, à savoir, que chaque sujet est le Seigneur, au motif que chaque sujet est doué de conscience et que celle-ci, à l’instar des attributs traditionnels de Dieu, est douée d’omniscience et d’omnipotence. Autrement, si les bouddhistes n’étaient pas eux-mêmes le Seigneur, ils ne pourraient en aucune manière réfuter son existence ou celle du Soi. Il suffirait donc d’accompagner le mouvement spontané du minimalisme bouddhique pour aboutir à la re-connaissance du Soi omniscient et omnipotent, au lieu de chercher à le contrer point par point.
Ce faisant, il propose maintes analyses fines et originales, d’allures phénoménologiques, sur la mémoire, le langage, le sommeil, l’imagination et la liberté. Enfin, son œuvre énonce en filigrane une critique radicale de l’ordre brahmanique fondé sur l’opposition du pur et de l’impur, débouchant sur une éthique libératrice.