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Guillaume GARRETA

Ancien(ne) Directeur de programme du 1/07/2007  au 30/06/2013

Direction de programme : L'expérience en pratiques. Naturalismes et pragmatismes

Résumé : Le programme a pour fil directeur l'étude des relations entre expérience(s), production de connaissances, et pratiques, en suivant les analyses effectuées à partir de la fin du XIXe siècle par les pragmatistes classiques (Peirce, James, Dewey, Mead) ; il vise simultanément à dégager leurs réactivations contemporaines dans les champs de la philosophie de l'action et de la philosophie de l'esprit, et leurs prolongements (souvent inaperçus) en philosophie sociale et en philosophie des sciences. Certains modèles dominants, fréquemment dualistes (corps / esprit, sujet / monde, individu / société), cloisonnent en différents domaines de description ces champs de la conduite humaine. L'approche pragmatiste, du fait des contradictions et des impasses théoriques dans lesquelles s'enferment ces modèles, mais également du fait de leurs implications sociales et politiques (puisqu'ils sont appelés à cautionner des évaluations ou des décisions d'«experts» économiques, sociaux, institutionnels, voire médicaux, dans un sens souvent utilitariste, psychologiste et individualiste), entend prendre le contrepied de ces orientations. Elle refuse de se donner comme point de départ une sphère mentale interne autonome et un acteur isolé, et vise à construire une conception holiste, non utilitariste et non réductionniste des pratiques humaines et de la signification, y compris de la conduite et des activités intentionnelles «individuelles». Le pari pragmatiste est que ces dernières ne pourront être correctement décrites et expliquées qu'en lien avec les transactions sémiotiques, normatives, institutionnelles qu'elles entretiennent avec leur environnement. L'enjeu est donc de parvenir à définir une «attitude pragmatiste» conceptuellement outillée qui permette d'analyser et de comprendre la variété des pratiques et conduites humaines, par delà les cloisonnements traditionnels qui imposent des partages étanches (tant sur les concepts et les méthodes que sur les objets) entre philosophie de l'esprit, philosophie de l'action, épistémologie et philosophie sociale. Le programme vise à tracer les linéaments et explorer les ressources (et les limites) du (ou des) naturalisme(s) très particulier(s) animant cette attitude pragmatiste, selon quatre perspectives.
Un premier axe (Situations, expériences, habitudes) visera à élaborer une analyse située de l'expérience, qui envisage la perception comme saisie de possibilités médiées par des "#habitudes"#, comprises comme des schèmes dynamiques (et non comme de simples routines). Cela doit permettre d'élaborer une théorie unifiée de la perception des objets physiques et des significations sociales et d'envisager l'esprit et ses manifestations intentionnelles non comme une sphère close sur elle-même ou comme une substance spécifique, mais comme des modes (ou modalités) des pratiques. Une deuxième grande direction du programme (Naturalisme culturel et émergentisme) consistera alors à contribuer à l'élaboration d'une forme de conception non réductionniste des activités intentionnelles (contre le naturalisme dit «physicaliste»). L'enjeu est de le faire sans abandonner la perspective anti-dualiste esquissée ci-dessus. Il faudra ainsi envisager la possibilité et les modalités de ce que Dewey nommait un «naturalisme culturel», qui inclut d'emblée les institutions dans le donné auquel les humains ont affaire. Cela nous invitera à interroger plus généralement les rapports entre logique de l'expérience et théorie de la connaissance (axe 3). Dans la perspective praxéologique adoptée ici, la question transcendantale des conditions de possibilité d'émergence et de circulation du sens devra être reposée à nouveaux frais (et sans doute déplacée). Si «la nature est logicible», c'est que nous ne pouvons parler du monde des objets et des événements, qu'ils soient scientifiques ou de sens commun, que de l'intérieur de nos pratiques—qui présupposent donc un point de vue réaliste, aussi paradoxale que puisse paraître l'expression. Un des enjeux principaux du programme sera donc, ultimement, de dégager les conditions de possibilité d'un réalisme pragmatiste en philosophie des sciences (Vers un réalisme pragmatiste ? Empirismes et pratiques scientifiques). On s'appuiera, entre autres, sur les discussions entre les philosophes-savants de la fin du XIXe s. et de la première moitié du XXe s. autour du statut de la «nécessité physique» et des registres de description de l’univers physique. Cela nous armera pour aborder en pragmatistes certains débats contemporains décisifs, comme celui qui met aux prises le réalisme structural et l'empirisme constructif (van Fraassen). L'enjeu est bien ici d'évaluer la possibilité d'une épistémologie non relativiste qui ne soit pas en rupture avec une compréhension pragmatiste des pratiques humaines.