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Annie IBRAHIM

Ancien(ne) Directeur de programme du 1/07/2004  au 30/06/2010

Direction de programme : L'idée de Vie dans la philosophie française du dix-huitième siècle, Monstres, prodiges, désordres, anomalies

Résumé : De l’imaginaire du monstrueux aux monstruosités empiriques, l’interrogation philosophique sur le monstre s’applique à plusieurs paradigmes : biologie, anthropologie, esthétique, éthique, politique… En effet, si le monstre concerne principiellement le corps vivant, les métaphores de l’organisme l’entraînent dans d’autres domaines d’investigation où se manifestent à la fois la richesse heuristique et les difficultés spéculatives qu’il suscite. Un large éventail dessine de multiples approches du concept de forme, dans l’espace ouvert entre l’extrême négation du monstre par un principe d’ordre normatif et son extrême affirmation par une pensée inquiète, capable de rapporter sa propre forme et l’exercice de sa force à un écart inédit. Nous nous proposons d’interroger cette tension en nous demandant s’il ne convient pas de substituer à la question traditionnelle de la nature de la forme dissemblable celle de la force au travail dans l’activité formatrice d’un vivant.
La doctrine des formes substantielles, au principe d’une philosophie de la Nature, assurait la prédominance de l’Ordre et de la Norme, du système et du concept. Sa destitution, qu’elle soit entreprise par le syllogisme stoïcien de l’événement, par la dignité ontologique de la contingence épicurienne ou par le privilège nominaliste du singulier, parvient aux Lumières grâce au relais de Montaigne, de Gassendi, de Hobbes, de Bayle, du libertinage érudit…Quelle conscience philosophique ne manifesterait pas sa stupéfaction face à l’alternative — apparente — à laquelle cette destitution l’oblige à se confronter : du côté de l’ontologie de la substance, plus il y a de permanence et de forme, plus il y a de savoir et de sens ; du côté d’une phénoménologie de l’événement, plus il y a d’accidentalité et de force, plus on court à la perte du savoir et du sens ? La force de l’événement, du singulier, du divers, n’est-elle pas l’idée d’un pouvoir qui s’exprime au travers d’un déficit de forme ? En disant son attention portée à la multiplicité infinie des phénomènes, à une Nature protéiforme capable de varier le même mécanisme d’une infinité de manières différentes et de multiplier les individus sous toutes les faces possibles, la pensée du dix-huitième siècle entreprend une refondation de l’antique histoire des théories de la génération et de la structure du lien entre métaphysique de la Vie et doctrines du vivant.
Pour tenter de comprendre la crise ouverte par cette refondation de l’idée de Vie, notre recherche pourra s’organiser à partir de deux études :
- En amont de cette période, dans le sillage de l’aristotélisme, l’ordre du Système assure le principe et la cohérence de diverses doctrines de la génération (préformation, préexistence, épigenèse mécaniste) et de la structure de l’organisme (mécanisme atomiste, mécanisme horloger, iatro-mécanisme, animisme, vitalisme spiritualiste). Le même ordre des raisons fonde le principe de Vie dans les divers dispositifs de la théodicée. Il s’agit de saisir les moments épistémologiques de la faillite de ces architectoniques, au carrefour des sciences du vivant, de la chimie, de la médecine et de la métaphysique.
- En aval, en même temps que se défait l’échelle des êtres, le tableau des vivants se voit encombré par le difforme, l’informe, les ratés, les écarts, les dégénérescences, les monstres, les inédits. En lieu et place d’une classification se dessine une histoire, histoire de la terre, histoire des minéraux, histoire des vivants, anthropologie, mais une histoire aléatoire, marquée par la puissance créatrice du singulier.
Dès lors apparaissent les enjeux de cette enquête. Les premiers concernent la question de savoir quels rapports nouveaux s’instaurent entre Vie et Etre ; ils nous invitent à examiner si la Vie peut être pensée dans le cadre d’une ontologie. Les seconds exigent d’évaluer les « rectifications » philosophiques, esthétiques, éthiques et politiques produites par cette refondation de l’idée de Vie. Dans cette autre philosophie naturelle qui refuse l’antagonisme entre mécanismes et vitalismes, le contenu le plus approché que l’on puisse donner à l’idée de matière serait celui d’un équilibre métastable, né d’une mémoire élémentaire des particules ou « molécules » disséminant des structures affinitaires dont les rencontres forment des unités relatives, partielles et provisoires. Les monstruosités tissent un lien aporétique entre la problématique biologique de la génération et de la nature d’un organisme et la problématique philosophique de l’unité d’un Tout et de celle du Moi. Le monstre figure l’emblème du discontinu et du singulier dont la théorie d’un matérialisme aléatoire avant la lettre tente de penser les forces antagoniques. Puissance productive de la nature, coup de génie pathétique et excessif de l’individu créateur destituant l’ordre au profit de l’énergie ; un beau risque à courir, réglé par un seul transcendantal : la métamorphose ?