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Marie-Claude LAMBOTTE

Ancien(ne) Directeur de programme du 01/07/2001  au 30/06/2007

Direction de programme : La résolution esthétique de la mélancolie ou comment la mélancolie participe à la reconnaissance de la spécificité d'une visée intentionnelle esthétique

Résumé : Thématiques :
l) L'organisation psychique mélancolique et son rapport au «contexte» ; la composition formelle de I'environnement comme ré-appropriation d'une réalité.
2) Fonction de l'objet esthétique et problématique de la «nostalgie».
3) Le modèle de la mélancolie et sa validité pour une analyse de l'esthétique contemporaine.
- Le mode de résolution de la mélancolie ; sa parenté avec la visée esthétique.
La mélancolie présente un mode de résolution possible dans l’aménagement d'une vision esthétique de l'environnement d'une part, et dans l'importance accordée à l'investissement de l'objet esthétique, d'autre part.
C'est dire que 1a structure logique et affective qui la sous-tend intéresse l'esthétique philosophique selon deux points de vue : celui de la position du sujet «esthéticien» dans l'originalité de son rapport au monde, et celui du statut de l'objet esthétique nécessairement tributaire du fonds culturel duquel il se détache.
Les deux modes d'activité propres au sujet mélancolique : la composition de I'environnement qui résulte d'une importance indéniable accordée à la forme, et la mise en exergue de la singularité des objets comme autant de points de vue perceptifs, bénéficient tous deux d'un investissement privilégié issu d'une opération de détournement ; en effet, cet investissement, si l'on en croit les représentants de l’«esthéticisme» postromantique et moderne (les existentialistes), se portait sur la représentation d'une Unité originaire perdue et révolue. Dévier cet investissement sur des objets substitutifs et métonymiques de l'Unité tant regrettée (la Nature des romantiques, par exemple) définit la fonction même de ces objets ; ils indiquent cette aspiration nostalgique et l'occultent tout à la fois en fabriquant de la valeur et de la rareté. Et c'est bien la fonction de l'objet esthétique que d'insérer dans la réalité un mode de vision et un mode de satisfaction qui, trop absolus dans leur essence, auraient continué sans cela à nourrir une nostalgie stérile (et cela, que la définition de l'objet esthétique relève d'une problématique ontologique, comme l’exprime la tradition européenne, ou bien de l'analyse cognitive comme l'exprime la tradition anglo-saxonne).
- Le modèle de la mélancolie ; les conditions de sa validité.
La logique propre au discours mélancolique relève à la fois et paradoxalement d'une logique de l'a priori et d'une logique de l'après coup. Persuadé d'avoir été définitivement marqué par le Destin et d'en avoir ainsi gagné une position d'exception, le sujet mélancolique sait la vanité du monde et affirme l'impasse existentielle de l'incomplétude. Dès lors, il devient inutile de s'impliquer dans quelque projet que ce soit, projet qui, de toute façon, ne Peut que trahir les intérêts qu'il suscitait. La trahison reste à l'origine du discours mélancolique et annihile toute projection dans un futur déterminé par avance, à l'exemple de la logique des Mégariques. Ainsi, différent du nihilisme, le négativisme mélancolique n'exprime et ne dénonce rien, rien du moins qui pourrait s’inscrire dans un rapport d'investissement au monde. Ce n'est donc pas dans le sens d'une comparaison analogique avec les théories esthétiques issues des ruptures historiques axiologiques (les romantiques, les marxistes, les surréalistes,...) que la recherche porterait ses fruits. Et il s'agit bien moins de comparer les formations culturelles propres à la mélancolie et aux théories esthétiques, que de vérifier la validité d'un modèle issu du discours mélancolique auprès du discours esthétique, entendu comme l'expression d'une visée intentionnelle spécifique.
Par l'originalité du processus de résolution qu'elle présente, la mélancolie serait-elle en mesure d'éclairer la nature du rapport esthétique au monde et à l'objet ? Et réciproquement, le rapport esthétique reposerait-il en sa dynamique sur un mode d'organisation mélancolique ? Redonner de la valeur au monde et aux objets répond au symptôme mélancolique, sans que toutefois s'en trouve nécessairement restaurée pour le sujet la possibilité d'établir des rapports intersubjectifs. Et c'est dans la valeur accordée à l'environnement et aux éléments qui le composent, comme à une construction formelle singulière et à la préciosité des objets qui la soutiennent, que le mélancolique se rapprocherait, dans son mode de pensée, de l’«esthéticien».
- L’entre-deux-lieux de la mélancolie et de l’esthétique. Toutefois, et sur le plan de la morbidité, si la réalité reste irréductiblement privée de valeur pour le sujet mélancolique, autrement dit si un objet en vaut un autre, et cela de manière indéfiniment substituable, c'est parce qu'elle est censée recouvrir le lieu même de la Vérité auquel elle fait écran. Ainsi donc, derrière la réalité, se tiendrait un autre système espace-temps aux vraies dimensions que le discours mélancolique évoque à travers I'idée du suicide (passer à travers, voir derrière...).
Or, à la différence de cette impasse radicale, la logique mélancolique présente aussi un mode d'élaboration tout à fait original qui consiste précisément à rendre compte de cet autre espace imaginaire tout en continuant d'y faire écran ; c'est ce travail d'organisation ou d'arrangement formel de l’environnement au sein duquel les objets acquièrent enfin une valeur métonymique comparée à la valeur suprême de la Vérité absolue trop intimement pressentie. Une réflexion sur l'essence de la valeur attribuée à l’objet esthétique, entendu au sens large comme un objet extrait de la banalité d'un contexte, rendrait compte de la nature de la visée intentionnelle attachée à cette opération d'extraction, ainsi que de la nature des éléments qui l'ont rendue nécessaire.