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Jean-François NORDMANN

Ancien(ne) Directeur de programme du 01/07/2004  au 30/06/2010

Direction de programme : L'affectivité entre phénoménologie et philosophie des jeux de langage. Le cas particulier des affetcs esthétiques

Résumé : Le programme que nous proposons de mener au Collège, en convention avec l'ENSBA (et éventuellement partiellement avec le Forum des Images et le Centre Pompidou pour la partie "#Atelier"#), a pour objectif d'entreprendre une réinterrogation et un réexamen d'ensemble des divers sortes de sentiments, émotions et affects qui sont mis en jeu dans nos expériences esthétiques (l'"#esthétique"# étant ici entendu en un sens large renvoyant à tout le champ de la réception et de la création artistiques ainsi qu'à la dimension sensible de l'expérience sensorielle et perceptive).
Travaillant à rompre avec l'image encore aujourd'hui largement dominante (et à laquelle est lié à notre sens un obstacle théorique majeur) d'une affectivité unifiée ou unifiable, qui serait tout entière dérivable des expériences supposées primitives du plaisir et de la douleur physiques et serait en fin de compte interprétable comme une faculté proche de l'instinct et à finalité simplement vitale ou adaptative, nous nous acheminerons vers la reconnaissance d'une multiplicité et d'une hétérogénéité considérables des variétés — et des types mêmes — de ces affects esthétiques ainsi que des variétés — et types mêmes — d'événements, implications par rapport à des choses qui comptent, ouvertures de mondes et «formes de vie» qu'ils se trouvent corrélativement constituer pour le sujet qu'ils mobilisent en le détournant de l'engagement dans le monde de la perception objective-cognitive et de l'interaction vitale avec l'environnement dit «naturel».
Pour mener ce travail — qui se donne pour objectif de produire et construire peu à peu une véritable typologie générale des affects esthétiques —, nous mettrons en œuvre une perspective qu'on peut caractériser comme «phénoménologico-grammaticale», qui s'emploie de fait à la fois (dans le prolongement de la phénoménologie transcendantale husserlienne) à analyser la forme même de nos diverses sortes d'expériences vécues comparées différentiellement et (dans le prolongement de la grammaire et de la philosophie wittgensteiniennes) à les recomprendre comme de véritables jeux de langage"#, autonomes et indépendants, inarticulés les uns aux autres, dénués de tout terme de référence ultime en soi et a fortiori de tout «fondement», et dans lesquels se déploie à chaque fois notre vie selon une structuration différente. Et nous nous appuierons sur l'ensemble des résultats généraux auxquels nous sommes parvenus dans nos recherches antérieures : caractérisation de la subjectivité comme pouvoir d'être à quelque chose qui compte et qui importe, caractérisation de l'expérience affective (par différence avec l'expérience objective) comme implication par rapport à quelque chose qui compte expressément, réexamen des dimensions affectives d'intensité, de polarité, de passivité / activité et d'intériorité / profondeur, distinction de trois grands types d'affects : «affects d'interaction», «expériences du sentir» (ou «expériences des tonalités») et «affects actifs», …, ainsi que sur les premiers résultats d'analyses portant spécifiquement sur l'affectivité esthétique : distinction de trois variétés du sentir esthétique : sentir d'une tonalité d'action / sentir d'une tonalité de vie / sentir d'une tonalité d'existence, distinction d'un «art des atmosphères» et d'un «art des tonalités existentielles», caractérisation d'une dimension «métaphysique» dans certaines œuvres esthétiques, caractérisation d'une dimension «imaginaire» dans d'autres œuvres (déjà peut-être à la clé du pouvoir affectant des métaphores).
Cet état de nos recherches est aussi ce qui nous conduit à choisir pour axe central du programme de mener une confrontation approfondie successivement avec la phénoménologie de l'esthétique et avec la psychanalyse de l'esthétique. La première devrait nous permettre de poursuivre et d'amplifier l'analyse de l'expérience esthétique des tonalités et plus généralement de toute la sphère de «l'expressivité», ainsi que la prise en compte de la dimension si singulière de «l'existentiel» ; la seconde, elle, devrait permettre non seulement de remettre en chantier la notion même d'«imaginaire», mais de dégager la pertinence qu'il y a à maintenir une approche phénoménologique des œuvres d'art même comprises comme symptômes ou comme expressions déguisées du refoulé, et à laquelle il incombe d'examiner par exemple les aspects esthétiques et affectants de la figuration, de la dramatisation, de la condensation, du déplacement, de la symbolisation, etc. ou de réfléchir à la signification (ou aux règles d'usage) des distinctions qui sont faites très ordinairement entre le «fantastique», l'«onirique», l'«étrange», le «terrifiant», le «merveilleux», le «fantasmatique», etc.
Cette recherche mobilisera évidemment un corpus très large de textes pris à la phénoménologie et à la psychanalyse de l'esthétique ; mais elle mettra aussi régulièrement en jeu des théorisations et problématisations qu'on rencontre dans l'histoire de la philosophie, dans la philosophie contemporaine, dans la psychologie, dans l'esthétique, dans la critique d'art ainsi que — source précieuse à laquelle nous reviendrons souvent — dans les écrits mêmes et déclarations d'artistes.
Concrètement, le programme s'articulera en l'organisation de deux activités distinctes : un séminaire (12 séances par an) qui devrait se dérouler en quatre temps successifs : 1) exposé de nos résultats antérieurs de recherche ; 2) discussion des théories phénoménologiques de l'art ; 3) discussion des théories psychanalytiques de l'art ; 4) acheminement vers une typologie des affects esthétiques, et un atelier «Autour d'une œuvre» (6 séances par an) qui, pouvant être suivi de façon indépendante, ferait place, en articulation avec les développements du séminaire, à des analyses approfondies d'œuvres auxquelles seraient associés divers intervenants, philosophes, phénoménologues, psychanalystes, esthéticiens, critiques d'art ou artistes. Ce programme donnera lieu par ailleurs à diverses publications ainsi qu'à l'organisation (ou la co-organisation) de plusieurs colloques et rencontres mettant en question l'état actuel de la théorisation de l'affectivité.