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Sophie NORDMANN

Ancien(ne) Directeur de programme du 01/07/2007  au 30/06/2013

Direction de programme : Philosophies de la religion et éthiques de l'altérité

Résumé : ce programme se place à l'intersection de la philosophie et de la religion. A partir des interrogations suscitées par l'éthique kantienne, il s'appuie sur un corpus fondamental, constitué par les philosophies d'H. cohen, de F. Rosenzweig et d’E. Levinas, chez qui l'irruption de la transcendance au coeur de la rationalité philosophique est le moteur d'une réflexion sur le statut de la religion face à l’éthique systématique. A I'horizon se dessine la perspective d'une « philosophie du lien », qui place la réflexion à l'intersection d'investigations ayant trait aux sciences sociales.
L'éthique kantienne ne peut, en raison de l'exigence d'universalité qui est la sienne, voir en l'individu qu'un représentant de l'humanité, identique et substituable à tout autre. Elle n'est pas en mesure de saisir l'individu dans l'irréductibilité de son existence, les individus dans leur altérité mutuelle. N'est-elle pas, alors, condamnée à la formalité et à l'abstraction ? Poser cette question revient à s'interroger sur une possible contribution de la religion à l'éthique. Dans la Religion de la raison tirée des sources du judaïsme, H. Cohen établit, en effet, que la religion est en mesure d'envisager l'homme, non plus seulement comme représentant de l'humanité, mais comme individu irréductible, insubstituable, inscrit dans un tissu de relations concrètes avec d'autres individus, posant ainsi les conditions de possibilité d'une action morale concrète.
Prolongée par F. Rosenzweig et E. Levinas, cette réflexion menée à partir des problématiques liées à l'intersubjectivité inaugure une nouvelle forme de « philosophie de la religion », qui considère la religion non plus simplement comme objet mais comme véritable moteur de la spéculation philosophique. La religion apparaît comme le point d'appui qui permet de sortir de la formalité conceptuelle, du système de la totalité, et de penser une « relation » à l'autre qui ne cherche pas à résorber son altérité en une synthèse totalisante, ouvrant la perspective d’une « éthique de l’altérité ».
Cette ouverture de l'éthique vers la religion permet de jeter un regard nouveau sur les problématiques éthiques contemporaines. Les théories de l'École de Francfort, et notamment l'éthique de la discussion développée par J. Habermas et K.o. Apel, se placent dans le prolongement de l’éthique kantienne. Or, la mise en regard des « philosophies de la religion » que nous avons envisagées - qui font une place éminente à l’altérité et à la transcendance - et de la « raison communicationnelle » - qui vise au contraire l'établissement d'un consensus et d'une communauté des êtres raisonnables - permet d'approfondir la réflexion sur les thèmes liés à |'intersubjectivité et à l'essence du langage, et de dégager peut-être, par-delà les divergences de ces deux axes de prolongement de l'éthique kantienne, l'ambition commune d'une fondation ultime de l'éthique.
Ces investigations dessinent, enfin, le programme d'une « philosophie du lien ». Le monde contemporain est le théâtre d’une « crise du lien » qui prend des formes diverses (délitement du lien social, du lien familial, du lien territorial, du lien politique, du lien intergénérationnel...). Dans cette perspective, la philosophie de la religion telle que nous l'avons envisagée ouvre, indépendamment de toute dogmatique, la voie vers la pensée d'une relation à l'altérité qui ne soit ni assimilation au même, ni synthèse en une communauté. Elle ménage ainsi une alternative à l'opposition de l’ « individualisme » et du « communautairisme » qui, l'un comme l'autre, n'envisagent le lien social que comme relation du même au même. ces questions liées aux théories contemporaines de l'intersubjectivité et de l'individu social, qui nous placent au carrefour des problématiques philosophiques et de celles issues des sciences sociales, constituent le dernier volet du programme que nous proposons de conduire.