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Gabriel ROCKHILL

Ancien(ne) Directeur de programme U.S.A.  du 01/07/2010  au 30/06/2016

Direction de programme : Pour une théorie critique de l'art et de la politique

Résumé : Ce projet de recherche s’inscrit en faux contre une des tendances majeures de la théorie critique contemporaine : l’abandon – a quelques exceptions près – de la question de l’esthétique et de son rapport à la politique. La plupart des représentants actuels de la tradition de l’École de Francfort – Thomas McCarthy, Axel Honneth, Nancy Fraser, Rainer Forst et Seyla Benhabib, parmi d’autres – ont accordé un privilège sans précédent à des questions morales et politiques aux dépens de celle de l’esthétique. Par ailleurs, l’orientation politique des divers projets de ces auteurs s’éloigne considérablement du radicalisme politique de la première génération de l’École de Francfort et de sa critique incisive de la démocratie représentative. Certes, il y a quelques exceptions importantes à cette tendance globale, même parmi les auteurs cités (Fraser insiste, par exemple, sur l’importance de la « redistribution » sur le plan politique). Mais ces exceptions ne confirment pas moins la règle générale en montrant à quel point la division du travail intellectuel remise en cause par l’École de Francfort continue à hanter la théorie critique contemporaine. L’analyse pluridisciplinaire du rapport entre l’art et la politique semble avoir cédé la place, du moins en partie, à la spécialisation académique, de même que le radicalisme politique s’est vu éclipsé par des formes de réformisme plus ou moins conformistes.

Dans le même temps, le vieux rêve d’une concordance entre l’art et la politique semble avoir été balayé par l’évolution historique. Depuis au moins quelques décennies, on aurait vu à quel point les rêveries avant-gardistes de faire advenir une nouvelle forme de vie sociopolitique étaient fondées sur les mêmes illusions que les chimères des utopistes politiques d’autrefois. Cette thèse historique de la « fin des illusions » rassure tous ceux qui voudraient en finir une fois pour toutes avec les risques et les difficultés des projets de transformation radicale au nom d’activités politiques plus « raisonnables », à savoir celles qui acceptent implicitement le cadre du monde actuel et le statu quo du capitalisme tardif. Et pourtant, la thèse historique de la fin des illusions est elle-même profondément illusoire dans la mesure où elle prétend pouvoir transformer l’histoire en une fatalité en révélant des prétendues nécessités infaillibles – dont la fin supposée nécessaire des dites illusions artistiques et politiques – au cœur de l’histoire de l’art et de la politique. Paradoxalement, elle fait donc preuve d’une logique historique fort similaire à celle à l’œuvre dans les divers projets qui prétendaient que l’art allait nécessairement faire advenir un nouveau monde sociopolitique. Les apologistes contemporains du système en place, loin de rompre avec la logique de l’histoire illusoire des utopistes myopes d’autrefois, se retrouvent précisément en leur compagnie à « la fin de l’histoire ». En luttant sur deux fronts à la fois – contre les mélancoliques orientés uniquement vers le passé de l’art politisé, et contre les défenseurs plus ou moins directes du consensus « démocratique » sur la fin des illusions – il est donc impératif de repenser de fond en comble l’historicité du rapport entre l’art et la politique.

Sans sombrer dans la nostalgie de la première génération de l’École de Francfort, et sans se livrer non plus à une simple critique négative de la théorie critique contemporaine, ce projet s’organise autour d’un triple objectif :
- Proposer une logique historique alternative pour repenser le rapport entre l’art et la politique (surtout depuis la fin du XVIIIe siècle) afin de nous affranchir des schémas historiques réducteurs trop souvent utilisés pour les mettre en relation : la modernité, l’avant-garde, l’irreprésentable, le postmodernisme, etc.
- Analyser les diverses tentatives pour lier l’art à la politique (de l’École de Francfort à la pensée française contemporaine et la philosophie américaine) en prêtent une attention particulière à la forte présence de l’illusion ontologique, à savoir l’idée selon laquelle l’art et la politique auraient des natures propres dont il faudrait trouver le lien naturel.
- Mettre en lumière l’apport de l’historicisme radical (la reconnaissance que tout est historique, y compris les concepts les plus naturels qui soient, tels que « l’art » et « la politique ») à la théorie critique de l’art et de la politique en écartant l’illusion ontologique par le biais d’une analytique historique des pratiques.
En définitive, il s’agit de faire le point sur quelques insuffisances de la théorie critique contemporaine (en allant de l’École de Francfort à la pensée française et américaine) dans le but de proposer une nouvelle conceptualisation du rapport entre l’art et la politique en commençant par l’élaboration d’une logique historique alternative pour repenser intégralement leur historicité.