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Pascal SÉVÉRAC

Ancien(ne) Directeur de programme du 1/07/2007  au 30/06/2013

Direction de programme : Le corps et ses affects. Actualité du spinozisme dans les sciences sociales et les sciences de la vie

Résumé : En quoi le modèle spinoziste du corps et de sa puissance affective est-il pertinent dans les sciences sociales et dans les sciences du vivant ? Il existe une véritable actualité du modèle spinoziste du corps dans les recherches les plus récentes de ces disciplines : pensons, dans le domaine de la biologie (de la biophysique et de la neurobiologie), aux travaux d'Henri Atlan, d'Antonio R. Damasio, ou encore à la fructueuse confrontation entre Paul Ricoeur et Jean-Pierre Changeux ; dans le domaine des sciences humaines (sociologie et économie), à Olivier Le Cour Grandmaison, ainsi qu'à Frédéric Lordon, dont les réflexions les plus récentes jettent les bases explicites « d'un programme qui affirmerait la possibilité de sciences sociales spinozistes ».
L'idée directrice de cette confrontation entre la pensée spinoziste du corps et les recherches en sciences sociales et biologiques peut se formuler de la manière suivante : qu'en est-il du sujet et de ses normes - du sujet entendu comme corps à la fois assujetti et productif, et de ses normes entendues d'abord comme logiques affectives ? L'essence du corps, comprise par Spinoza dans son ordre propre, c'est-à-dire dans la positivité de son activité matérielle, n'est autre qu'une puissance : puissance d’être affecté et d'affecter, pouvoir affectif en réseau avec d'autres corps. Chez Spinoza, les activités physiques et sociales du corps ne sont donc pas évaluées en fonction de normes morales, qui prescriraient au corps la manière dont il peut et doit se discipliner ; mais à partir de la puissance immanente de ses propres normes, qui sont des normes affectives.
Le modèle spinoziste du corps a une pertinence en science dans la mesure où il n’est pas un modèle moral, et où il invite à penser les activités vitales et sociales du corps par elles-même, sans recours à une quelconque forme de transcendance. La pensée spinoziste a ceci de spécifique qu'elle envisage le corps vivant, dans ses rapports avec son milieu naturel ou social, comme corps désirant. Le « corps organique » se vit, à travers son effort de conservation (son conatus), et les connexions qu'il établit avec les autres corps, comme « corps affectif ». Que peut donc le corps, en tant que puissance sensible, puissance à la fois normative et affective ?
C'est notamment à partir de la réflexion épistémologique de G. Canguilhem sur la normativité du vivant, ainsi que des travaux de P. Bourdieu et M. Foucault sur la politique des corps en lutte, que nous comptons mener cette interrogation sur la puissance sensible du corps, par laquelle se comprennent à la fois sa vitalité naturelle et sa socialisation politique.