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Bruno VERRECCHIA

Ancien(ne) Directeur de programme du 1/07/2010  au 30/06/2016

Direction de programme : Figures atypiques de la subjectivité, autismes et philosophie

Résumé : Entre sollicitude substitutive et sollicitude prévenante, comment déployer ensemble, entre personnes dites en situation de handicap mental ou psychique et nous qui ne le serions pas, un commun souci qui puisse, à terme, subvertir cette dichotomie ? Cet « être ou ne pas être en situation » ne saurait pour nous se réduire à une pure contingence de fait, mais souhaite aussi faire signe vers le Lieu d'être possible de parole et de silence de la personne socialement entravée : approche topologique invitant à prendre en compte l'étrangeté de l'espace de l'autre, la singulière « utopie » de son atypie.
Il s'agira par conséquent d'articuler la multiplicité des espaces de l'altérité, si énigmatique qu'elle puisse être au regard des supposés « neuro-typiques » que nous serions. L'autisme constitue dès lors ici un paradigme. Le présent projet de recherche souhaite en effet, dans un premier temps, porter attention aux situations liées aux pathologies autistiques. L'autisme pose une question intempestive, inactuelle même au regard du champ du handicap. Contradiction entre d'une part les demandes légitimes des familles à pouvoir bénéficier des droits et prestations octroyés aux personnes qui, en raison de leur différence, rencontrent de bien réelles difficultés d'intégration dans le tissu social et d'autre part la singularité d'enfants, d'adolescents et d'adultes ouvrant par leur mode d'être-au-monde des horizons de possibilités ayant leur propre richesse, pour peu qu'on veuille bien les écouter jusqu'à les entendre.
La question autistique est une question éminemment ontologique. Les neurosciences, les sciences cognitives et les courants comportementalistes, quelle que soit leur pertinence dans l'approche de ces pathologies, ne peuvent précisément pas prendre en compte l'essence même du phénomène autistique. Quant à la génétique, en l'état actuel de ses connaissances, elle pose surtout des problèmes de représentation quant aux hypothèses étiologiques tout en laissant présager de redoutables dilemmes éthiques. Entre sommations évaluatives et prescriptions normatives, comment accorder, malgré tout, à l'autiste l'espace possible d'une fécondité inédite que nous ne saurions trop vite escamoter sans du même geste sacrifier notre propre communauté ? Que nous enseigne l'autisme sur nos propres manières d'agir et de penser ? Que nous enseigne-t-il sur nos manières ordinaires d'évaluer la vie ? Probablement la question de l'autisme cristallise-t-elle au plus haut point des enjeux cruciaux pour notre temps. Sa dimension politique apparaît dès lors comme le fondement pensant nécessaire de toute politique sociale, sanitaire, éducative ou pédagogique, ayant souci des personnes en situation de handicap.
Il s'agira dans un premier temps de se déprendre des savoirs constitués pour repenser à nouveaux frais la question de l'autisme - et à cet égard la démarche phénoménologique, développée notamment par Heidegger et Merleau-Ponty constituera ici, non sans ménager sa juste place à l'interrogation psychanalytique, un viatique inestimable - puis, dans un autre temps, de se reprendre en vue d'un échange avec les disciplines scientifiques proprement dites.
Notre programme vise, entre autres, à constituer une communauté de recherche ouverte permettant non seulement de redéployer un questionnement autour des enjeux contemporains de l'autisme, du handicap et de la différence mais également de relire, sous l'horizon d'une clinique singulière, notre propre manière d'être, de penser et d'habiter le monde. Et si l'on veut bien considérer que l'existence précède le corps objectivé de la science, alors ce n'est pas la psychiatrie qui est une spécialité de la médecine mais bien la médecine qui est une spécialité de la psychiatrie, laquelle est elle-même une spécialité de la philosophie.