Lorena GRIGOLETTO

2022

Directrice de programme du 13/06/2022 au 30/06/2028
Pays : Italie

Direction de programme : Le ridicule : rythme, image, figures, hétérotopies

Résumé : Ce projet entend réfléchir sur le ridicule dans sa spécificité, donc le distinguant du rire, et en le concevant en tant que phénomène compris entre le comique et le tragique. Ces catégories, en effet, correspondent aux deux phénomènes du rire et des pleurs (Plessner), tandis que le ridicule, au contraire, ne semble correspondre à rien de précis ; il apparaît comme quelque chose de plus ineffable et intimement lié à la notion de rythme (rythmos). De ce point de vue, sa principale caractéristique est peut-être son caractère “musical”, strictement compris comme dérivé de mousiké.
La première étape pour le circonscrire c’est de distinguer trois formes de ridicule : active, passive et réflexive. Lorsque la première forme coïncide avec le ridicule en tant que dérision et ridiculisation de l’autre, la deuxième décrit le destinataire de cette action, c’est-à-dire le ridiculisé, et la troisième consiste à se sentir ou non ridicule ; par exemple, il est possible de se sentir ridicule tout en ne l’étant pas aux yeux d’autrui, ou, à l’inverse, d’être ridicule mais de ne pas se rendre compte du tout. Seule cette dernière forme, la forme réflexive, concerne probablement ce que nous appelons communément le “sens du ridicule”, dont la nature et la processualité constituent l’objet de cette recherche.
Dans cette perspective, il est peut-être légitime de penser que c’est précisément sur la troisième forme que se structurent les autres deux ; forme qui semble inclure des phénomènes tels que la honte, la gêne, la pudeur, mais aussi la crainte ou l’embarras, orbitant dans la même constellation, et qui montre à son centre la notion de corporéité et l’articulation entre visage et face (Goffman). C’est dans ce cadre qu’on peut l’étudier comme phénomène caractérisé par une précise dynamique en termes d’élaboration de l’image (ce que j’ai appelé devenir-image) et temporelle (ce que j’ai appelé image-décalage), donc en tant qu’une expérience « différentielle » (Lefebvre), qui révèle son profond rapport avec la question de l’espace et des hétérotopies (Foucault).
En ce sens, la peinture et le cinéma, ainsi que la littérature, constituent un champ d’investigation privilégié, offrant la possibilité d’explorer la dynamique rythmique du ridicule, les expressions et le montage (Fontanille / Jean-Luc Godard), ainsi que les « formules de pathos » qui lui sont liées, les motifs iconographiques et symboliques et les figures littéraires et philosophiques, qui attestent du lien entre le ridicule et l’apatridie : picaro, mystique, philosophe, clown, bouffon, cynique, idiot (Bakhtine/Foucault/Barthes/Benjamin/Ortega/Zambrano). Chacune de ces figures (« attants-déché »), en effet, conformément à ce qui a été observé jusqu’à présent concernant la dimension temporelle du phénomène, promeut un temps différent du temps commun et con-venant de la polis ; au contraire, elle incarne son propre rythme et le thématise.
Pour ce qui concerne la possibilité d’explorer le ridicule d’un point de vue symbolique, je crois qu’il est interessant de tracer un lien, non philologique, entre le terme grec αἰσχρός/aischros, utilisé par Aristote pour décrire ce phénomène, et la notion de peau/chrôs (sac, conteneur, frontière), comme seul nom dans la désagrégation du corps homérique à en indiquer l’unité. Dans cette perspective, je propose un parcours iconographique (sur la trace des expositions de Kristeva et Derrida en « images et pensée » / Musée du Louvre) à travers les figures de Marsyas et Saint Bartolomé dans la peinture sur le thème du martyre de l’écorchage, pratique de dés-individualisation (allégorie de l’inspiration de l’artiste, comme l’interprète Agamben) et de dépouillement radical de l’autre qui renvoie en même temps à l’exclusion absolue de la dimension sociale. Sans peau, sans identité, les corps se ressemblent tous, horriblement..

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