Edwige Chirouter
Actuelle Directrice de programme du 01/07/2025 au 30/06/2031
Direction de programme : Peuples exclus de la philosophie : enfants, femmes, classes populaires, non-géomètres. Analyse des processus d’exclusion de la philosophie et mise en lumière des pratiques innovantes sur les terrains (écoles, prisons, cité)
Résumé : Les travaux de notre programme porteront à la fois sur l’analyse des processus d’exclusion de l’exercice philosophique et sur les expérimentations des acteurs et actrices du terrain (écoles, prisons, monde culturel et associatif). Dans La barbe ne fait pas le philosophe. Les femmes et la philosophie (1880-1948) (CNRS Edition, 2022), A Bonnet analyse les processus d'exclusion des femmes de l'étude et de l'enseignement de la philosophie en France. J’ai été profondément marquée par la très grande ressemblance entre les arguments qui présidaient à l'exclusion des femmes et ceux qui président encore aujourd'hui à l'exclusion des enfants ou des classes populaires. Tal Piterbrault-Merx (2024) souligne de son côté que les études féministes et celles qui visent à politiser l’enfance participent du même travail intellectuel pour dé-naturer et dé-essentialiser ces catégories figées. L’invention au cours des siècles d’une « nature » de la femme, de l’enfant ou de l’indigène -comme êtres vulnérables, déraisonnables, immatures – a permis d’instaurer historiquement des rapports de tutelle, de domination et d’infériorisation légitimant leur exclusion de la sphère politique, sociale mais aussi épistémique et intellectuelle (les privant ainsi de leur trousse à outils d’émancipation). La philosophie a donc depuis longtemps été dominée par des voix élitistes et des perspectives exclusives. De nombreux « peuples », enfants, femmes et classes populaires ou dites indigènes, ont été – ou sont toujours - exclus de ce domaine intellectuel. Les mêmes arguments semblent ainsi inexorablement donnés pour exclure une grande partie de l’humanité de l'exercice philosophique : une « nature » biologique (ou sacrée) qui en rendrait certain.es «incapables » (par leur genre, leur âge, leur classe sociale, leurs origines), le danger moral de les exposer à la pensée critique, leur dénaturation par l'exercice de la rationalité, la nécessité de les protéger (« c’est pour ton bien ») des questions délicates qui bouleversent l’ordre du monde, et enfin la dénaturation de la philosophie elle-même qui serait comme "salie" ou "appauvrie" si ils/elles (malgré toutes ces mises garde, avertissements, verrous, portes closes, clefs tachées de sang) auraient l’audace de s’y aventurer. Adultisme, patriarcat et colonialisme œuvrent ainsi main dans la main pour bloquer l’accès aux savoirs et aux pratiques émancipatrices qui pourraient bouleverser les ressorts de leur domination. Pourtant, la pratique de la philosophie est bien essentielle pour à la fois la construction de soi comme sujet autonome mais aussi pour l’inclusion dans la vie politique et citoyenne. Alors que l’enseignement de la philosophie vise dans son discours officiel et institutionnel à l’émancipation de toutes et tous, il reste encore strictement réservé à quelques- uns et quelques-unes. Nous nous attacherons à penser et surmonter cette marginalisation de l’exercice de la philosophie en explorant les discours et mécanismes qui président à ces processus d’exclusion et à mettre en lumière toutes les formes de résistances sur les terrains qui peuvent par ricochet transformer la façon dont la philosophie peut s’adresser vraiment à toutes et à tous et à tout âge.