Nous publions ci-dessous la traduction française de la tribune publiée par J.Nilda-Rümelin et J.Habermas, dénonçant la campagne de calomnie orchestrée par le pouvoir hongrois contre plusieurs figures importantes de la philosophie dans ce pays. (lire en version originale)
En complément de ce texte, et de la prise de position du CIPh en soutien à Agnes Heller et à ses confrères, nous renvoyons également à l’article paru sur le site de Philosophie Magazine ; celui-ci propose notamment une traduction française de l’importante lettre ouverte publiée par László Tengelyi, professeur de philosophie à l’Université de Wuppertal.
Sauvons les philosophes !
par Julian Nida-Rümelin et Jürgen Habermas, président et membre d’honneur de la Société Allemande de Philosophie.
Nous voulons dire notre inquiétude devant le sort politique et professionnel qui est fait à nos collègues hongrois. Au centre de l’actuel conflit, Agnes Heller, Mihály Vajda und Sándor Radnóti ont publiquement critiqué le Premier ministre Viktor Orbán à propos de la loi sur les médias votée récemment. Heller et Vajda avaient déjà été poursuivis comme dissidents à l’époque du pouvoir communiste. Ils avaient alors dû quitter la Hongrie (1977), après avoir perdu leurs chaires (1973). À présent, c’est le régime nationaliste qui leur impose son harcèlement politique, au moment où il utilise sa majorité des deux tiers au parlement pour vider la constitution hongroise de sa substance. La presse gouvernementale fait campagne contre un assez vague « cercle de philosophes libéraux » et l’adjectif « libéral » fait entendre ici, comme jadis, l’anti-intellectualisme et l’antisémitisme de l’attaque contre un prétendu cosmopolitisme sans patrie.
Le prétexte de cette campagne se trouve dans un procès que le gouvernement intente à cinq « porteurs de projets » en raison d’irrégularités supposées dans l’utilisation de crédits de recherche de l’Union européenne. Nos collègues répondent qu’ils n’ont tiré aucun profit personnel de cette activité bénévolement exercée de porteurs de projets : les crédits mis à disposition de leurs collaborateurs ont été utilisés conformément aux règlements en vigueur. Il est significatif que la dénonciation vise des philosophes politiquement suspects, ainsi qu’une discipline qui depuis ses débuts dans l’Athènes classique se confronte à la question de la communauté politique. La procédure administrative est accompagnée par un journal proche du pouvoir, de façon si infâmante que les intéressés se sentent lésés dans leurs droits.
Face à ces outrances populistes, Agnes Heller, lauréate du Prix Lessing et du Prix Hannah-Arendt, et qui l’année dernière encore recevait la médaille Goethe à l’issue d’une cérémonie solennelle à Weimar, a porté plainte contre le journal Magyar Nemzet.
Nous appelons donc la Commission européenne à soumettre la loi hongroise sur les médias à l’examen juridique qu’elle aurait dû passer depuis longtemps. À cet examen devrait s’ajouter celui des pratiques du gouvernement hongrois et de son administration, notamment en ce qui concerne le traitement réservé aux savants et intellectuels critiques. À la question de savoir si les principes fondamentaux d’un régime politique libéral sont ou non violés dans le pays qui représente aujourd’hui l’Union, le parlement européen s’abstient de répondre. Le Conseil de l’Union européenne, comme souvent, est divisé et le gouvernement allemand dénonce du bout des lèvres.
Quand il s’agit de la Chine, nous en appelons à juste titre au respect des droits de l’homme. Dans notre propre maison, nous nous surveillons moins. C’est le scandale dans le scandale.
Traduit de l’allemand par Philippe Büttgen
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