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Hommage au philosophe marocain Muḥammad ‘Ȃbid Al-Jȃbirȋ

Lundi 14 juin 2010

Muḥammad ‘Ȃbid Al-Jȃbirȋ, un penseur de la raison (1935-3 mai 2010)
Par Dominique de Courcelles, Centre National de la Recherche Scientifique- Collège International de Philosophie

En tant que directrice de programme au Collège International de Philosophie, ancienne membre de l’Ecole des Hautes Etudes Hispaniques-Casa de Velázquez, je suis heureuse de saluer ici la mémoire du philosophe marocain Muḥammad ‘Ȃbid Al-Jȃbirȋ dont l’itinéraire de la pensée est à la fois exemplaire, respectueux de l’histoire et audacieux, militant pour un islam de progrès, cet islam des Lumières et de la raison qu’admiraient tant les philosophes de l’Europe du 18ème siècle.
Né en 1935 à Figuig dans le sud-est marocain, c’est en tant qu’instituteur que Muḥammad ‘Ȃbid Al-Jȃbirȋ commence sa carrière d’enseignement et de recherche. Parallèlement à sa profession, il étudie la philosophie au Maroc à Rabat, également à Damas en Syrie, à Fouchena en Tunisie, à Paris. En 1967, il devient professeur de philosophie à l’Université Mohamed-V à Rabat, où il enseigne l’épistémologie et la philosophie. Philosophe musulman, il est l’héritier de la philosophie d’Ibn Rushd (1126-1198) et de la science de l’histoire d’Ibn Khaldoun (1332-1406).
Al-Jȃbirȋ passe l’essentiel de sa vie à explorer le patrimoine de la pensée méditerranéenne. Si sa thèse de doctorat porte sur Ibn Khaldoun (La pensée de Ibn Khaldoun : la assabiya et l’Etat : les grandes lignes d’une théorie khaldounienne de l’histoire musulmane, 1971), c’est la figure d’Ibn Rushd, originaire de l’ibérique Cordoue et célèbre dans l’Occident latin sous le nom d’Averroès, qui occupe une place centrale dans son œuvre. La pensée d’Ibn Rushd opère en effet une rupture avec la pensée orientale « mystique » et « illuministe » représentée par Avicenne (980-1037) et préfigure, en particulier dans son célèbre ouvrage Le Discours décisif , la possibilité d’une autonomisation complète de la raison au sein de la culture arabo-musulmane. Cette tradition rationaliste a connu un essor exceptionnel à Bagdad dès le 9ème siècle puis elle s’est épanouie en Afrique du Nord et en Andalousie. Ibn Rushd sait restreindre la sphère d’influence de la religion sans pour autant porter atteinte à son autorité. Le philosophe de Cordoue a inspiré de façon absolument déterminante la pensée scientifique occidentale à partir du théologien Thomas d’Aquin et du philosophe et philologue Raymond Lulle, en démontrant que la foi et la raison ne se contredisent pas. Un siècle plus tard, Ibn Khaldoun sillonne la Méditerranée de Tunis, à Bejaia, Fès, Grenade, Séville, Le Caire, et se montre attentif aux différentes cultures monothéistes des pays méditerranéens. Grand connaisseur du Coran et de la Sunna, il étudie aussi en détail les textes bibliques dans leur traduction en arabe. Il lit les textes philosophiques accessibles en son temps et construit de nouvelles méthodes d’investigation et de nouveaux concepts, anticipant sur bien des découvertes scientifiques modernes, dans la ligne d’Ibn Rushd. Al-Jȃbirȋ constate qu’après le déclin de la culture andalouse, l’islam s’est éloigné du chemin des Lumières que l’Occident a ouvert grâce à la pensée d’Ibn Rushd. C’est pourquoi Al-Jȃbirȋ  estime que l’idéal des Lumières appartient aussi à la civilisation arabe.
C’est dans cette perspective qu’Al-Jȃbirȋ conçoit la nécessité d’une Critique de la raison arabe, selon le titre de son célèbre ouvrage paru en 1982, suivi d’une Introduction à la critique de la raison arabe paru en 1995 ; il s’attache à une relecture de l’histoire culturelle arabo-islamique avec la perspective de réinvestir cette lecture dans l’élaboration d’une « modernité arabe ». La critique naqd signifie ici « mise en crise », dans le but d’évaluer la pensée, de la mettre au défi de son histoire et de son actualité. La pensée d’Ibn Rushd, selon Al-Jȃbirȋ, représente une « relève » au sein de la raison arabe et il importe de la lui rendre présente afin que cette raison arabe puisse fondre sa modernité dans la tradition. L’itinéraire philosophique d’Al-Jȃbirȋ est alors un plaidoyer en faveur d’un rationalisme arabe à la fois ouvert et bien enraciné dans la tradition et la culture.
A l’occasion d’une réunion du Comité Averroès, créé en 1996 pour le rapprochement entre les peuples marocain et espagnol, le philosophe marocain souligne que « trois règles régissent le dialogue entre les cultures : la compréhension de l’autre dans son propre système de référence, le droit à la différence et enfin la tolérance comme indulgence ». D’où son ouvrage de 2001 La raison éthique arabe, qui fait un long détour par la morale religieuse.
Si Al-Jȃbirȋ s’est intéressé à l’histoire philosophique de l’islam, c’est aussi pour mieux comprendre le fonctionnement de la pensée politique et ses usages dans les Etats arabes modernes. Lui-même a établi sa réputation sur un grand engagement politique. Né dans une famille du parti Istiqlal qui s’opposait à la colonisation française et militait pour l’indépendance du Maroc, il a été un membre actif de l’Union Socialiste des Forces Populaires et il a donné au parti des idées modernistes, progressistes, favorables à l’émancipation citoyenne de la société. Il a été rédacteur en chef de la revue Fikr wa Naqd (Pensée et Critique), spécialisée en philosophie, littérature et sciences humaines et sociales. Al-Jȃbirȋ a la conviction que la pensée politique est liée à la pensée éthique. Il veut ouvrir la possibilité d’un renouveau démocratique de La raison politique en islam, selon le titre d’un ouvrage paru en 2007, invitant les musulmans à adopter la consultation en tant que principe directeur de  l’organisation sociale. Al-Jȃbirȋ est bien l’homme de l’ijtihad moderne, soutenant que rien n’empêche l’islam d’offrir une base éthique à la liberté et aux activités humaines.
Suite aux attentats de septembre 2001 et à la stigmatisation de l’islam, Muḥammad ‘Ȃbid Al-Jȃbirȋ entreprend dans plusieurs publications de faire connaître le Coran aux lecteurs musulmans et non musulmans afin d’en démontrer la contemporanéité, tout en s’appuyant sur les sciences islamiques traditionnelles. Il écrit dans sa conclusion : « On peut dire que le Coran appelle à la religion de raison, il appelle à entendre la religion où la croyance se fonde sur l’usage de la raison, à partir de l’existence de Dieu et tout ce qui en découle en matière d’éléments culturels et de lois ».
C’est ainsi que le philosophe marocain Muḥammad ‘Ȃbid Al-Jȃbirȋ s’est efforcé de renouveler le regard arabe sur la tradition et d’historiciser le rapport des Arabes à leur passé. En démontrant la possibilité d’une autonomisation de la raison au sein de la culture arabo-musulmane, en considérant dans la perspective de Ibn Rushd les rapports entre la religion, la raison, la politique, il a favorisé la possibilité juste et mesurée du dialogue des cultures, en particulier monothéistes.

Dominique de Courcelles